Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a de quoi être satisfait : la campagne de vaccination va bon train. Les doses abondent, les pharmacies viennent grossir le nombre des lieux d’injection et on teste le « sans rendez-vous ». Au 5 avril, 18,3 % de la population avait tendu un bras dénudé ; la cible de vaccination (75 %) chez les plus de 65 ans est atteinte et l’on espère ainsi contrer la course folle des variants.

Publié le 10 avr. 2021
Laurence Monnais
Laurence Monnais Historienne de la santé, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Mais voilà, ces chiffres ne disent pas tout. Dans le cas des 65 à 69 ans, ce sont les « rendez-vous pris », deux fois et demie plus élevés que les inoculations, qui servent d’indicateur. À Pâques, les vaccinateurs attendaient le chaland. Et on veut sous peu immuniser 3,8 millions d’individus, sans savoir où placer la jauge de l’immunité collective. Quelque 25 % de non-vaccinés, ce n’est pas rien non plus, d'autant qu’on parle de clientèles a priori réceptives à l’offre du gouvernement, car elle sont les plus à risque de développer une forme grave de la maladie ou d’en mourir.

Ce n’est pas forcément le cas de la « population générale ». Sans vouloir en faire « la cohorte de réticents », pour reprendre un gazouillis du journaliste Pierre-André Normandin, on peut imaginer que son calcul coût-bénéfice est d’un autre ordre. Une réflexion s’impose sur ses conduites à venir.

L’analyse coût-avantage sert d’illustration courante à un phénomène, l’hésitation face à la vaccination, que l’Organisation mondiale de la santé a rangé parmi les 10 principales menaces à la santé mondiale en 2019.

À ne pas confondre avec l’« antivax » qui refuse la vaccination, l’hésitant s’inscrit dans un continuum de représentations, d’attitudes et de comportements qui va de l’acceptation de certains vaccins dans certaines circonstances à l’expression de doutes face à une campagne de vaccination massive inédite. L’hésitation est multifactorielle, dynamique ; les combinaisons varient à l’infini ou presque, modelées par des expériences pathologiques personnelles, la confiance en l’État, une vision de la prévention ou de l’industrie pharmaceutique. L’incertitude, en temps de COVID-19, toucherait jusqu’à 35 % des Canadiens.

Encore une fois, les chiffres ne disent pas tout. Ces jours-ci, au sein de la « population générale », on retrouve des hésitations connues dont la dimension conjoncturelle est notable. Inondés d’informations et de consignes changeantes de la part de l’industrie, des autorités de santé publique et des médias, on hiérarchise les options vaccinales (et on espère pouvoir réclamer son premier choix) ; on ajourne la piqûre jusqu’à ce que les preuves d’efficacité et d’innocuité affluent.

Besoin d'agir

Sélectionner et différer relèvent d’un consumérisme médical, mais aussi d’un besoin d’agir dans un contexte sanitaire qui nous déleste de tout contrôle sur notre quotidien depuis plus d’un an.

Et puis ne nous répète-t-on pas que nous sommes les auto-entrepreneurs de notre santé, responsables de son maintien, voire de son amélioration par l’exercice, une alimentation saine et une consommation modérée d’alcool ? Pourquoi ne pourrait-on pas avoir voix au chapitre vaccinal ? Cette santé publique comportementaliste, individualiste, qui a cours depuis les années 1970, a d’autres effets délétères : la disparition d’une éducation à la nature et aux bienfaits de la prévention collective, la négligence de mesures simples qui ont pourtant fait leurs preuves. Par exemple, s’assurer que les institutions d’éducation disposent de fenêtres qui s’ouvrent, pour aérer les salles de classe régulièrement.

Un autre révélateur, plus sournois, d’une santé publique réduite à des interventions d’urgence, se trouve dans une incapacité à prendre acte du terrible impact de la pandémie sur les inégalités et leur creusement. Du côté des plus vulnérables, il y a nombre de non-vaccinations liées à des problèmes d’accessibilité. Oui, il faut avoir les moyens de se rendre au centre de vaccination ; non, tout le monde n’a pas de téléphone intelligent pour se rendre sur Clic Santé ; oui, un patron peut retenir une heure de salaire quand on veut honorer son rendez-vous ; non, il n’est pas normal que dans certains centres, on demande cinq fois la carte d’assurance maladie.

Le régime de double peine qui s’instaure, un énième obstacle à la protection, poussera peut-être d’ailleurs certains à rejeter une injection, symbole de l’injonction d’un État sourd.

À la lecture de la page consacrée aux hésitations sur le site de la campagne, au vu d’une communication brouillonne autour de « l’affaire AstraZeneca », on est en droit de se demander si le gouvernement est au fait de l’hésitation vaccinale. Et, si c’est le cas, s’il pense y répondre avec les actes et la bienveillance nécessaires.

Voici quelques suggestions : communiquer de façon transparente et claire, au-delà de statistiques qui réjouissent ou effrayent ; apprécier la diversité et la légitimité des postures hésitantes qui réclament davantage de démocratie sanitaire et de solidarité ; (re)connaître la voix des agents communautaires qui récoltent sur le terrain expériences et désarrois.

Une santé publique efficiente est humble, pragmatique, inclusive et ne se réfugie pas derrière des « solutions technologiques » ponctuelles imposées d’en haut. Parce que la crise que nous vivons, bien au-delà d’une expérience virale, nourrit les doutes et attise les frustrations.

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