Au printemps 2020, le combat du Québec contre la COVID-19 ne faisait que commencer. Le journaliste Alec Castonguay expose les premiers mois de la crise, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du gouvernement.

Au sommet de l’État, on passe rapidement de la précarité de la chaîne logistique mondiale à celle des télécommunications. « Ç’a été une surprise, notre deuxième grand stress », raconte Yves Ouellet, le secrétaire général du gouvernement, soit le plus haut fonctionnaire de l’État.

Dans la semaine du 16 mars, 1,8 million de Québécois passent brusquement en télétravail forcé – 40 % des 4,4 millions de personnes qui composent la population active. Les étudiants doivent également se brancher pour suivre leurs cours à distance. Les conférences téléphoniques et les rendez-vous par Teams, Zoom, FaceTime ou Google Hangouts avec les collègues, les enseignants et les amis deviennent la nouvelle routine qui remplace celle du métro, boulot, dodo.

Submergés par la demande, les réseaux cellulaires et les bandes passantes internet des Bell, Vidéotron, Rogers, Telus et Cogeco sont saturés. Des appels téléphoniques n’aboutissent pas. « On se donnait deux ou trois numéros de téléphone, chacun d’un fournisseur différent, parce que le premier ne fonctionnait pas toujours », se souvient Yves Ouellet.

Dans les villes à forte densité de population comme Montréal, Québec, Laval ou Longueuil, les images figent ou s’embrouillent en pleine réunion. Les sous-ministres reçoivent le mot d’ordre d’éviter les réunions à heure fixe. Il valait mieux planifier une rencontre virtuelle à 14 h 17 qu’à 14 h, par exemple. « Les réseaux étaient moins embouteillés », raconte Yves Ouellet.

Le Québec moderne est dépendant de réseaux performants. La société numérique a pris le dessus depuis deux décennies. C’est encore plus vrai en pleine pandémie, quand les autorités exigent des citoyens qu’ils restent à la maison et travaillent ou étudient à distance.

Dans la cellule de crise du gouvernement, la préoccupation grandit. Des citoyens se plaignent de ne pas être en mesure de rejoindre la ligne Info-Santé, le 811, en raison des pannes du réseau. À cette période, cette ligne téléphonique est la seule porte d’entrée des Québécois pour obtenir un rendez-vous afin de se faire dépister pour la COVID-19.

Le gouvernement demande aux entreprises de télécommunications de prioriser la ligne 811, et les services de police et d’incendie. « On parlait avec Bell, Rogers et les autres, et tout le monde était nerveux, raconte Yves Ouellet. On se faisait dire “On est au maximum, les réseaux sont pleins !” Je leur disais : on a besoin de plus ! Il y a Hydro-Québec, il y a nos entreprises de livraison de matériel médical, il y a notre réseau de la santé… Ils doivent pouvoir communiquer ! »

En milieu de semaine, Yves Ouellet explique à Claude Laflamme, la directrice adjointe du cabinet du premier ministre François Legault, qu’il est possible que le réseau québécois de télécommunications s’effondre. Il doit remettre aux entreprises de télécoms une liste de numéros de téléphone essentiels qui doivent être accessibles en tout temps, advenant que les opérateurs doivent procéder à du délestage pour éviter des pannes majeures. Il établira les numéros essentiels de la haute fonction publique, notamment ceux d’Horacio Arruda, d’Yvan Gendron et le sien. Il demande ensuite à Claude Laflamme de statuer sur la liste d’urgence des conseillers du premier ministre – ce dernier y figure évidemment, tout en haut.

Elle revient avec une feuille noircie de 25 noms. « C’est trop », tranche Yves Ouellet. Claude Laflamme repart dans son bureau et révise la liste. « Je descendais les noms de la cellule de crise un par un ! “OK, lui, oui. OK pour elle. Pas lui, pas lui…” Il fallait qu’il y en ait le moins possible. »

La directrice adjointe du cabinet remet une « liste restreinte » d’environ 15 noms. Après consultations avec les entreprises de télécoms, Ouellet resurgit dans le bureau de Claude Laflamme.

« J’ai besoin de seulement six noms », lui dit-il. Elle écarquille les yeux. « Mon Dieu, c’est vraiment la catastrophe ! »

Elle couchera finalement sept noms sur papier : le sien, ceux de Martin Koskinen, Stéphane Gobeil, Pascal Mailhot (directeur de la planification stratégique), Benjamin Bélair (responsable des dossiers santé), Manuel Dionne (directeur des relations avec les médias) et Guillaume Simard-Leduc (directeur des communications). Le sommet de la pyramide du pouvoir gouvernemental.

« J’avais peur que la liste vienne aux oreilles de mes collègues de la cellule de crise, et qu’ils soient fâchés de ne pas être “essentiels” ! explique Claude Laflamme en souriant. On avait besoin de tout le monde. Ce n’est pas vrai qu’on peut gérer un gouvernement à six ou sept. »

Quelques jours plus tard, après un effort énergique des entreprises de télécommunications pour augmenter la capacité de leurs réseaux, la congestion numérique diminue, et les craintes d’une rupture totale des services disparaissent.

« Les gens ne savent pas à quel point la capacité de la bande passante du Québec a été mise à rude épreuve, affirme Yves Ouellet. Il n’aurait pas fallu que ça s’effondre. Toute la société a besoin de communiquer de nos jours. On tient ça pour acquis. »

C’est également vrai pour l’approvisionnement en nourriture, en médicaments, en essence… En temps normal, dans nos sociétés riches et occidentales, toute la chaîne, de la production jusqu’aux commerces, s’imbrique sans susciter la moindre inquiétude. Tout est à portée de main et d’envie.

Le matin, le plus haut fonctionnaire du Québec gérait la crise sanitaire avec le premier ministre et ses conseillers, et l’après-midi, il tentait d’éviter que des pans entiers de la société ne cèdent sous le poids de la crise naissante. « J’ai réalisé que la société ne tient pas à grand-chose », me dira Yves Ouellet.

PHOTO FOURNIE PAR ÉDITIONS QUÉBEC-AMÉRIQUE

Le printemps le plus long : au cœur des batailles politiques contre la COVID-19, d’Alec Castonguay

Le printemps le plus long : au cœur des batailles politiques contre la COVID-19
Alec Castonguay
Éditions Québec-Amérique, mars 2021
392 pages