Il y a un an déjà, comme bien des gens, je quittais le bureau préoccupée un jeudi après-midi, avec mon ordinateur portable et quelques dossiers. Je m’en allais travailler à la maison pour une semaine ou deux ; il y avait un virus dans l’air et tout le monde était inquiet.

Karina Durand Karina Durand
Québec

C’était le 12 mars 2020.

Entre ce jour marquant et aujourd’hui, il ne s’est pas seulement écoulé une année ; il s’est produit l’un des pires bouleversements que le monde moderne ait jamais connus.

Bien que les nouvelles soient encourageantes à ce point-ci, les mois qui sont devant nous demeurent chargés d’incertitudes.

Un peu avant Noël, nous étions pleins d’espoir quant à l’été à venir. Certains d’entre nous s’imaginaient fêter la Saint-Jean-Baptiste autour d’un BBQ, entourés d’amis. D’autres pensaient même que voyager en août n’était pas tout à fait impossible.

Sauf qu’avec le printemps qui arrive, les vaccins qui tardent et les variants qui se multiplient, nos ambitions feraient mieux de demeurer modestes, du moins pour le moment. De toute manière, ce n’est vraiment qu’une question de temps avant que l’on retrouve nos libertés et que l’on puisse recommencer à vivre. Enfin, il faut demeurer confiant, c’est ce que les plus optimistes croient.

Mais de quoi aura-t-elle l’air au juste, la vie qui suivra la crise sanitaire ? La question se pose.

Je me demande entre autres si elle reviendra, la bonne humeur des gens heureux que l’on croisait auparavant. Je ne l’entends plus, cette dame qui chantonnait en poussant son panier à l’épicerie ni ce monsieur qui sifflotait en attendant dans la file de la caisse. Il y a désormais une sorte de lourdeur partout où l’on va ; chacun fait sa petite besogne en gardant ses distances, et tout le monde s’en retourne chez soi sans dire un mot. On dirait que porter le masque en tout temps n’a pas seulement eu pour effet de nous protéger des gouttelettes de salive des autres ; se couvrir le visage nous aura aussi incités à contenir ce qu’il nous restait de joie de vivre. Reviendront-ils, les doux sourires des passants qu’il nous arrivait parfois d’attraper au vol dans les endroits publics ?

Je me demande également si, après ce long confinement, les grandes artères de ma ville connaîtront à nouveau des périodes d’effervescence. Les cafés, les terrasses et les bars qui auront subsisté seront-ils parfois bondés de gens ? Pleins à craquer ? Même lorsque nous serons tous immunisés, je me demande si le cœur nous en dira de nous retrouver collés les uns sur les autres, dans des espaces clos. Se pourrait-il que la pandémie nous ait légué une forme de dégoût permanent devant la charge microbienne des bains de foule ?

Par ailleurs, je suis curieuse de savoir de quoi seront faites les tendances de la mode, quand la vie sociale reprendra. Je me demande si, dans un futur rapproché, nous trouverons des arguments convaincants pour sortir nos beaux habits et nos tenues des grandes occasions. Nous arrivera-t-il à nouveau de nous habiller chic pour aller quelque part ? Ou les mois que nous aurons passés loin des regards, confortablement vêtus, auront-ils eu raison de ce désir que nous avions autrefois de plaire aux autres ?

Je me demande également s’il reviendra, ce temps où l’on pouvait partager de la nourriture à la bonne franquette avec ses proches, sans se préoccuper plus qu’il ne le faut de qui a touché à quel ustensile et de quel verre est à qui.

« Ça, c’est mon verre », qu’on se disait en s’amusant de la confusion de l’autre, et on jurerait qu’on parle du siècle dernier, tellement ce genre d’anecdote nous paraît décalé, maintenant qu’il faut se désinfecter les mains avant de penser toucher à quoi que ce soit.

Ce qui me rappelle que j’ai déjà soupiré en regardant la pile de vaisselle sale accumulée sur le comptoir de ma cuisine, le lendemain de ce genre de soirée festive où les verres s’étaient promenés en toute insouciance d’une main à l’autre. Aurons-nous à nouveau envie de remplir nos maisonnées de convives en provenance de plusieurs adresses différentes ? Ou s’il est possible que nous ayons pris goût à la tranquillité des samedis soirs, aux comptoirs de cuisine immaculés et à la vaisselle toujours bien rangée ? À force de distanciation sociale, pourrions-nous même avoir perdu le sens de la fête ?

En somme, je me demande si nous serons émus la prochaine fois qu’on se donnera rendez-vous autour d’une grande tablée dans un restaurant, ou si nous aurons envie de remercier le ciel quand des musiciens se produiront sous nos yeux pour la première fois depuis des mois. Verserons-nous une larme de joie quand nous ferons rouler nos valises à nouveau sur le sol d’un aéroport ? Mais je me demande surtout si nous nous souviendrons longtemps à quel point ces doux privilèges nous auront manqué, ou si c’est inévitable et que l’ingratitude dont nous sommes les champions finira par nous rattraper. Après tout, certains diraient avec raison que la mémoire est une faculté qui oublie.

Enfin, j’espère de tout mon cœur qu’il reviendra bientôt, ce temps où nous pourrons salir de la vaisselle ensemble et nous tromper de verre en rigolant. Et puis je l’attends avec impatience ce temps où l’on pourra se rassembler en bulles familiales diverses, sans se soucier de se tenir à l’écart les uns des autres.

Parce qu’à bien y penser, c’est probablement la seule chose que nous n’oublierons jamais de la grande noirceur quand nous en serons enfin sortis : deux mètres, c’est exactement la distance qu’il faut pour commencer à se sentir loin de ceux qu’on aime.