L’expérience des États-Unis et d’Israël devrait nous inciter à la prudence

Luc Vallée Luc Vallée
Ex-économiste en chef de la Caisse de dépôt et placement du Québec et ex-stratège en chef à la Banque Laurentienne

Malgré tout ce qu’on a appris depuis le début de la pandémie, le Québec porte toujours le bonnet d’âne de dernier de classe pour sa capacité à contenir la propagation du virus au pays.

Est-ce dû à l’incapacité du gouvernement à communiquer et à imposer les mesures adéquates ? Au manque de discipline des Québécois ? Au déficit de personnel et au fonctionnement de notre système de santé ? Ou plutôt à des erreurs comme les directives sur le masque à l’école et la ventilation toujours déficiente dans les classes ? C’est difficile à dire.

Mais il reste que la lenteur du gouvernement, par exemple, à approuver et recommander des masques plus performants et des tests rapides – deux outils essentiels pour ralentir la propagation du virus et pourtant développés au Québec – est particulièrement inquiétante. On néglige aussi de regarder ce qui se passe ailleurs pour mieux comprendre la situation, éviter les erreurs et adopter les meilleures pratiques.

D’autre part, il semble que les vaccins soient tous très efficaces et le fait d’avoir bientôt vacciné nos populations à risque continuera vraisemblablement à faire chuter le nombre d’hospitalisations et de morts de façon très significative.

Dans ce contexte, est-il sage de baisser la garde pendant la semaine de relâche et les semaines suivantes ?

Au sud de la frontière, la situation est encore pire qu’au Québec. Peut-être serait-ce une erreur que de s’en inspirer. Toutefois, depuis janvier, les choses ont changé très rapidement et le vaccin y aura été déployé à très grande échelle d’ici la fin avril. En plus, une grande proportion de la population a déjà été infectée ; presque 9 % par rapport à environ 3 % au Québec à la fin de février.

Enfin, si on tient compte des personnes asymptomatiques qui ont échappé à la détection (une proportion difficile à évaluer, mais qu’on estime entre 10 à 30 % des Américains), presque la moitié de nos voisins sont déjà protégés du virus ; et pourtant, la semaine dernière, on y rapportait encore plus de 70 000 cas par jour.

Dans deux mois, avec la progression de la vaccination aux États-Unis, entre 65 % et 80 % de la population américaine sera immunisée ; une proportion qu’on n’atteindra vraisemblablement pas au Québec avant le milieu de l’été 2021 ; au mieux, si tout va bien.

Si on se fie aussi à ce qui se passe en Israël, il faudrait s’inquiéter encore davantage. Là-bas, déjà à la fin février, plus de 50 % de la population avait été vaccinée, dont plus de 35 % ayant reçu les deux doses. En plus, 8,5 % des Israéliens ont déjà été déclarés positifs au virus et probablement autant ont été infectés sans le savoir.

Même en tenant compte que des individus atteints de la COVID-19 ont aussi reçu le vaccin, on peut estimer qu’environ le deux tiers de la population est déjà « protégée » des effets du virus.

En plus, les frontières sont fermées, les mesures de confinement sont sévères et ne seront assouplies partiellement qu’à partir du 7 mars. Enfin, on a instauré une sorte de « passeport » limitant les activités de ceux qui n’ont pas reçu leurs deux doses.

Avec les tests, les vaccins, les résidants naturellement immunisés, les restrictions (les écoles sont encore fermées) et le beau temps – il faisait 17 °C à Tel-Aviv dimanche dernier –, on aurait dû voir le virus disparaître comme neige au soleil. Or, il y avait toujours plus de 3000 cas par jour la dernière semaine de février dans ce pays dont le nombre d’habitants est sensiblement le même que celui du Québec ; 9,2 millions d’habitants en Israël contre 8,6 millions d’habitants au Québec.

ll est vrai qu’on teste beaucoup plus en Israël qu’au Québec : on y découvre donc plus de cas ; et parmi ceux-ci, des asymptomatiques qui nous échappent ici bien souvent. Mais, en revanche, on a l’avantage de pouvoir les isoler rapidement pour limiter la propagation du virus.

Malgré tout, alors que la faible cohorte d’individus encore susceptibles d’attraper le virus en Israël diminue rapidement, la situation demeure dramatique. Mais on sent que la fin approche.

Or, au Québec, on n’aura pas le taux d’immunisation dont bénéficie aujourd’hui Israël avant plusieurs mois. Et ça sent la fin au Québec autant que ça sent la Coupe Stanley.

Alors que fait-on ? Étant donné nos performances passées, n’est-il pas raisonnable de s’attendre, avec la progression des variants, à une troisième vague quelque part en mars ? En d’autres mots, à revoir des 2000 à 3000 infections quotidiennes, nous obligeant à nous confiner encore une fois pendant des mois ?

S’il fallait se retrouver avec 3000 cas par jour en mars, sans confinement, quelle sera la situation en mai ? Oui, la vaccination aura progressé, mais pas suffisamment.

En mars et encore en mai, on sera encore très loin des conditions favorables qui prévaudront alors aux États-Unis et qui prévalent déjà en Israël. Devrions-nous donc nous garder une petite gêne pour encore quelques semaines pour nous assurer une certaine liberté cet été ?

Ou préfère-t-on manger le dessert avant le plat principal et risquer l’indigestion d’une troisième vague dès le printemps ?