L’envie me prit, la semaine dernière, de faire un petit détour par la rue Florian, près de chez moi. En arrière de la track de chemin de fer qui sépare Hochelaga-Maisonneuve de Ville-Marie, la rue Florian est presque une ruelle. Entre les rues de Rouen et Hochelaga, on n’y voit rien d’autre que des cours de grillages et des manufactures de tôle. Les aires de livraison des manufactures sont mal déneigées.

Antoine Duranleau-Hendrickx Antoine Duranleau-Hendrickx
Habitant d’Hochelaga-Maisonneuve

Derrière des grillages, des camions sont recouverts de neige et de graffitis. Ça doit faire un bout qu’ils n’ont pas pris la route. Et sur le côté droit, en plein milieu de la rue, une semi-remorque vide posée sur l’asphalte accumule elle aussi la neige. Quelques autos stationnées montrent qu’il y a encore un peu de vie dans les édifices de métal. Ce sont les dernières manufactures de mon quartier.

Parfois, on voit de la lumière ou un peu de fumée. Je ne sais pas pourquoi, mais une scène de Tintin au pays des Soviets me revient à l’esprit. Celle où des ouvriers font brûler de la paille pour simuler l’activité d’une usine à des visiteurs étrangers. Les manufactures pourraient-elles en somme n’être que des « usines Potemkine » ? Elles me semblent si inaccessibles, mais si proches en même temps. Le secteur de la rue Florian était déjà mort de monde avant la pandémie. Comme un corps inerte, les manufacture n’ont subi aucun effet du virus.

Alors que j’arrive à la rue Hochelaga, un large panneau accroché à un grillage attire mon attention. L’arrondissement de Ville-Marie invite les citoyens à une assemblée (virtuelle ?) de consultation sur la prochaine démolition de quelques-uns des bâtiments que j’ai dépassés. Un projet de condos d’une bonne centaine d’unités sera aménagé là où je me tiens.

C’était dans l’ordre des choses que cette pancarte apparaisse un jour ou l’autre. Les manufactures sont à un jet de pierre de la station de métro Préfontaine, sur la ligne verte. Au cœur de l’île de Montréal, l’endroit est intéressant à habiter. Nous sommes à 10 minutes du centre-ville en transport en commun, 25 minutes à vélo.

Malgré mon jeune âge, j’ai vécu assez longtemps pour voir mon bout de quartier profondément changer.

Il y a 15 ans, les mystérieuses manufactures se dressaient déjà là. Mais l’aspect du coin était différent. On sentait encore une certaine odeur, celle d’un ancien quartier ouvrier qui cherchait toujours son utilité au XXIe siècle. Les condos à la mode, avec leurs belles façades bicolores, ne poussaient pas encore comme des champignons.

Depuis ces années, les projets immobiliers se sont succédé. Sur la rue Ontario, sur la rue de Rouen, près du viaduc à graffiti, des condos pour premiers acheteurs ont émergé. La pancarte de la rue Florian n’a rien d’anormal. Sa venue était inéluctable, ce n’était qu’une question de temps. J’ai l’impression incertaine que c’est là le signe que les condos ont finalement gagné face aux manufactures. La faible résistance qu’elles ont offerte vient de s’éteindre. Bientôt, ce sera au tour des manufactures qui ont échappé à la première démolition d’être visées par une pancarte de démolition. Parce que les futurs habitants de la rue Florian ne voudront sûrement pas d’une vue maussade sur des immeubles de tôle mal déneigés. Après les manufactures, ce sera probablement au tour des bâtiments délabrés sur Ontario ou sur la rue Moreau. Ensuite, ce sera aux terrains vagues proches de l’usine Lallemand de se transformer.

Comme des dominos, les petits vestiges du quartier ouvrier tomberont. Le mouvement se rendra peut-être jusqu’à la rue Notre-Dame qui borde la zone industrielle du port de Montréal. Les prochains campements se feront à l’ombre des nouveaux condos bâtis sur les ruines de l’ancien monde d’Hochelaga. En rentrant chez moi, je dis la petite nouvelle à mon père. Il me demande si l’ancienne usine où il a travaillé un temps quand ma famille s’est installée ici est visée par la démolition. Je ne sais pas. Je n’ai pas regardé en détail les bâtiments visés. Mais les adresses étaient paires, donc du côté gauche de la rue.

J’imagine que l’ancienne manufacture de mon père partira avec les autres. Je la vois mal enserrée entre deux blocs de condos nouvellement construits.