Si je comprends bien, les variants qui nous arrivent des « quatre coins » de la planète sont maintenant la menace à craindre ! J’ai parlé des « quatre coins » de la planète, mais je me demande si on ne devrait pas éliminer cette expression pour ne pas nourrir inutilement les certitudes des platistes. Oui, il faut le rappeler, envoyer des robots sur Mars n’empêche pas une minorité d’irréductibles de penser encore que la Terre n’est pas ronde. Dans leur croyance, les Américains sont debout sur la Terre et les Australiens sont accrochés comme des chauves-souris, la tête en bas.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, docteur en biologie et animateur

Il paraît qu’un jour, un journaliste américain a demandé à un des grands penseurs de la Terre plate si sa confrérie était marginale et localisée uniquement aux États-Unis. Croyez-le ou non, l’illuminé en chef avait répondu : « Non, des adeptes de la Terre plate, on en trouve tout autour du globe. »

Vous pouvez rire, mais force est d’admettre que nous sommes nombreux à nourrir leur connerie. La preuve : quand on a fait le tour du monde, on est les premiers à raconter qu’on est allés aux « quatre coins de la planète ». Nous refusons que leur Terre soit plate tout en faisant la promotion d’une planète carrée ou rectangulaire. Avouez qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre histoire aussi !

PHOTO JOHN THYS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Vaccination à l’aéroport de Bruxelles, en Belgique

C’est justement pour ne pas tomber dans le panneau que je dois revenir sur la première phrase de mon texte. Il paraît, voulais-je dire, que des mutants du virus qui apparaissent un peu partout dans le monde sont aujourd’hui la chose à craindre.

Si les mutants s’accumulent, c’est aussi parce que le virus a suffisamment vu neiger pour se soumettre à l’évolution par la sélection naturelle de Darwin. Officiellement, le SARS-CoV-2 vient de fêter son premier anniversaire, mais si on rapporte son âge en « temps humain », ce coronavirus est pas mal plus vieux. En avril 2020, l’éminent virologue de l’Université de Hong-Kong Yuen Kwok-Yung a rapporté qu’en milieu contrôlé, le SARS-CoV-2 se répliquait jusqu’à 100 fois en 48 heures dans des cellules pulmonaires. Ce qui équivaut approximativement à deux générations par heure.

Partant de cette vitesse de multiplication qui doit être différente de la vitesse in vivo, je me suis amusé à déterminer son âge en temps humain, où une génération nécessite 25 années. Si on multiplie le nombre d’heures dans une année (8760) par 2 (2 générations par heure) et ensuite par 25 (la durée d’une génération humaine), on arrive au respectable nombre de 438 000 années.

Autrement dit, à la vitesse de réplication rapportée par le scientifique, le virus de la COVID-19 serait âgé 438 000 années humaines et aurait produit pas moins de 17 520 générations. Ce qui l’expose à beaucoup de possibilités de mutation, qui sont ces erreurs qui se produisent pendant la copie de son matériel génétique dans nos cellules.

Pour mettre une image sur ce qu’est une mutation, il suffit d’imaginer le matériel génétique du virus comme une lettre manuscrite contenant un message bien précis. Si on demandait maintenant à des milliards de gens de recopier deux fois par heure ce texte, si attentives et minutieuses ces personnes soient-elles, il y aura de temps en temps de petites erreurs d’inattention. En fait, j’ai parlé de milliards de gens, mais le nombre de cellules dans chaque malade qui répliquent le virus est déjà une quantité astronomique. Si on étend cette donnée à toutes les personnes infectées dans le monde, on tombe dans la démesure.

Pour revenir au modèle de la lettre manuscrite, disons qu’à chaque instant, le nombre de fois que la lettre représentant le matériel génétique du virus se fait recopier sur la planète relève numériquement de l’inimaginable. Ce qui augmente grandement ces probabilités d’erreurs de transcription qu’on appelle des mutations. Tant que ces erreurs tournent autour d’un mot qui saute, qui est mal écrit ou d’une virgule qu’on oublie, la mutation est mineure et est souvent réparable, donc le message de la lettre reste le même. Mais si une erreur majeure produit des changements dans une phrase qui modifie le sens du message contenu dans la lettre, on peut avoir une mutation dite adaptative. Les organismes qui sont porteurs de ce changement peuvent alors entrer en compétition avec les formes déjà présentes. Lorsque la modification génétique leur procure des avantages, ces organismes peuvent se répandre grâce à cette meilleure adaptation à leur environnement.

Par exemple, on entend dire du variant britannique qu’il infecte plus les enfants que la version originale du virus. Quand on y pense, c’est peut-être aussi ça, l’intelligence de la nature, car le moins qu’on puisse dire, c’est que cette particularité permet à cette version d’occuper rapidement plus de place.

Pour ce pathogène qui cherche à disperser massivement ses gènes, les enfants et les jeunes sont des cibles bien plus intéressantes que les personnes âgées, qui sont beaucoup moins mobiles et plus respectueuses des règles sanitaires. D’un point de vue adaptatif, l’infection d’un jeune qui se promène partout sans symptôme est plus avantageuse pour mener à bien cette entreprise de dissémination terrestre. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une certaine école d’épidémiologistes propose de vacciner en premier la frange la plus active de nos sociétés. Le fait de diminuer rapidement la quantité de virus qui se multiplie dans ces populations plus actives et souvent asymptomatiques est la meilleure façon de combattre la pandémie et d’amoindrir les chances d’apparition des mutants, disent les tenants de cette autre stratégie de vaccination.

Oui, les mutants vont continuer de se pointer la couronne dans nos vies, car le matériel génétique du virus se fait répliquer abondamment dans le monde. La course au vaccin a donc beau être impitoyable, tant qu’il restera des pays non immunisés, les possibilités d’émergence de variants adaptatifs qui pourront éventuellement miner nos acquis ne seront jamais loin. Mais il paraît que les vaccins à ARN ont l’avantage d’être rapidement ajustables pour couvrir plus largement et protéger de nouvelles formes du virus au fur et à mesure de leur apparition. Ce qui fait indéniablement de cette nouvelle trouvaille une mine d’or qui risque de rapporter plus longtemps qu’on le pense.

Qu’est-ce qui est le plus payant pour les entreprises détentrices de ces vaccins ? S’arranger pour qu’on puisse vacciner rapidement toute la planète ou espérer que les pays moins fortunés demeurent un peu plus longtemps des réservoirs potentiels de mutants ?

Imaginez si chaque année, un variant venu d’une lointaine contrée devait forcer les pays du G20 à sortir leurs chéquiers pour se payer une nouvelle campagne de vaccination. Pfizer et Moderna n’auraient alors qu’à corriger la formule du vaccin, rouvrir les carnets des commandes et engranger l’argent.

En 1948, lorsque l’entreprise Lederle, qui était une division du laboratoire American Cyanamid, a trouvé le premier antibiotique à usage oral, dont la presse de l’époque vantera les performances comme la presse le fait aujourd’hui pour les vaccins à ARN, les propriétaires de la molécule l’avaient baptisée « auréomycine ». Il semblerait que la dénomination venait du fait que le trouveur savait qu’il venait de mettre la main sur la poule aux œufs d’or (aureo pour or). La même histoire semble poindre à l’horizon avec les vaccins à ARN que les spécialistes de tout bord encensent alors que les variants apparaissent aux quatre coins ronds de la planète. Chose certaine, même dans les pays riches, seule une solidarité vaccinale pourra garantir une rédemption durable. Espérons que les pharmaceutiques accepteront de faire passer les êtres avant les avoirs ou, du moins, pas trop loin en arrière.