L’histoire s’écrit avec la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, première femme et première Africaine à diriger l’Organisation mondiale du commerce (OMC), âgée de 25 ans. Alors que le monde s’affaire à reconstruire en mieux, une femme à la tête du navire commercial mondial envoie un message fort. Le monde a besoin d’un meilleur commerce international et le commerce a besoin de femmes à bord.

Claire Citeau et Nadia Theodore
Respectivement directrice exécutive de l’Alliance canadienne du commerce agroalimentaire et première vice-présidente des relations industrielles et gouvernementales mondiales chez Maple Leaf Foods*

« Elle va faire bouger les choses », a dit Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne. Mais allons plus loin. Si les femmes s’imposent de plus en plus dans les forums internationaux, cela pourrait apporter des changements nécessaires au système commercial mondial et des résultats plus équitables, ce qui est nécessaire pour rétablir la confiance du public envers l’ordre international fondé sur des règles.

Les femmes restent largement sous-représentées en commerce international, des tables de négociation aux couloirs de politique commerciale, en passant par les conseils d’administration d’entreprises, en recherche et en enseignement. Et là où les femmes percent, elles ne sont souvent pas les décideuses ou les personnes qui influencent les politiques. Un rapport publié en 2016 par le Secrétariat du Commonwealth montre que les femmes sont largement absentes des processus décisionnels de haut niveau aux niveaux national, régional et multilatéral, et que plus l’arène décisionnelle est élevée moins les femmes y participent.

À l’OMC, les femmes ont moins d'occasions que leurs homologues masculins de progresser vers la présidence d’un conseil, d’un comité ou d’un groupe de travail.

Entre 1995 et 2016, sur 268 groupes créés pour traiter de règlements des différends, seuls 6 % étaient présidés par des femmes. Une femme à la tête de l’OMC renforce le message selon lequel le commerce et l’inclusion sont interdépendants.

Des barrières structurelles et comportementales

La vérité est que les possibilités pour les femmes et leur pleine participation au monde commercial sont entravées par des barrières structurelles et comportementales. À l’échelle mondiale, une entreprise sur cinq seulement appartient à une femme et au Canada, 11 % seulement des entreprises appartenant à des femmes font de l'exportation. Sont à montrer du doigt l’accès à l’information, aux réseaux d'occasions, au capital et la charge inégale des responsabilités familiales, mise à nu pendant la pandémie.

Les retombées économiques de plus d’inclusion sont déjà bien documentées et nombreux y travaillent. L’initiative Women in Trade du Centre du commerce international vise à connecter 3 millions de femmes entrepreneures au marché d’ici la fin de 2021. En 2017, l’OMC a adopté la Déclaration de Buenos Aires sur le commerce et l’autonomisation économique des femmes, première initiative mondiale visant à accroître la participation des femmes au commerce.

La bonne nouvelle, c’est que le changement arrive, lentement. L’interconnexion entre commerce et politique, l’augmentation du commerce des services, les chaînes de valeur mondiales et l’économie numérique ouvrent d’importantes possibilités pour les femmes.

Par exemple, au Canada, ce sont quatre femmes qui ont mené l’équipe de négociateurs du partenariat transpacifique, le plus grand accord commercial conclu. Et c’est une femme en grande partie qui a orchestré le soutien de l’industrie à la ratification du traité, le passage le plus rapide d’un projet de loi sur le commerce.

Si l’accroissement de la diversité est un impératif moral, il devient aussi une puissante condition préalable au succès. De nouvelles perspectives apportent une perturbation saine et contribuent à améliorer la politique commerciale en général. Et puisque des réformes majeures et des résultats mesurables et équitables dans le système commercial mondial sont nécessaires, le moment est venu pour les femmes dirigeantes de montrer la voie.

Mme Ngozi annonce un vent de changement à l’OMC, qui a besoin d’un changement radical : « Les choses ne vont pas se passer comme d’habitude. » L’OMC traverse sa crise la plus profonde : elle n’a pas conclu d’accord commercial multilatéral majeur depuis des décennies, et sa fonction de règlement des différends est paralysée. Les problèmes touchent toutes les fonctions de l’organisation, des règles commerciales obsolètes aux subventions créant des distorsions des marchés. Le protectionnisme et le nationalisme sont en hausse et l’impact est réel : les exportateurs voient quand les règles commerciales sont vaguement respectées, voire bafouées.

Le commerce jouera un rôle central dans le retour des économies à leur pleine vitesse en permettant aux pays de tirer parti de la croissance des autres pays. Les décisions prises à l’OMC seront importantes, surtout pour un pays comme le Canada, qui génère 60 % de son PIB grâce au commerce. Une OMC solide et efficace sera essentielle pour donner aux entrepreneurs la confiance et la prévisibilité que procurent les règles et les disciplines commerciales. Car les entreprises ont besoin de stabilité, de transparence et d’une chance équitable de rivaliser, en particulier les petites et moyennes entreprises, qui manquent souvent de ressources pour naviguer en eaux profondes.

Il est temps d’agir. Les femmes ont une occasion clé de venir perturber le système commercial mondial : remettre en question le statu quo et évoluer vers un système où les personnes concernées par les enjeux commerciaux sont plus nombreuses à décider des règles commerciales.

Le moment est venu pour les femmes de prendre leur place.

* Claire Citeau est une ancienne haute responsable du commerce au sein du gouvernement de l’Alberta ; Nadia Theodore est une ancienne cadre supérieure du commerce au sein du gouvernement du Canada.