Au printemps dernier, en attendant l’arrivée des travailleurs guatémaltèques, j’ai mis la main à la pâte et je me suis retrouvé dans une ferme maraîchère en Montérégie. Malgré mes intentions patriotiques de participer à la production agricole locale et l’envie de travailler au grand air, j’ai rapidement compris que 50 heures passées à cueillir des asperges, planter des fraises et entretenir une bleuetière avait un coût physique nettement supérieur au bénéfice financier.

Yanick Daoust Yanick Daoust
Étudiant à la maîtrise en science politique, option affaires publiques et internationales, Université de Montréal

Cette réalité a été temporaire. Elle est permanente pour les travailleurs étrangers temporaires. Les travailleurs guatémaltèques m’ont fait comprendre, d’une part, que l’efficacité de leur travail équivalait au triple de ma production et, d’autre part, qu’ils sont essentiels à l’économie canadienne.

Si cette information ne surprend ni les Québécois qui repoussent les champs, ni les citoyens qui encouragent la production locale de nourriture, ni nos gouvernements, pourquoi ces travailleurs essentiels auraient-ils à assumer la charge financière d’un test de COVID-19 avant d’arriver au Canada ?

Petits coûts, grandes conséquences

Depuis le 21 février, de nouvelles exigences pour les voyageurs qui arrivent au Canada sont entrées en vigueur. Quoique les travailleurs étrangers soient exemptés de certaines restrictions de voyage, l’absence d’exemption quant au test de dépistage de la COVID-19 sidère. Lorsqu’on additionne les coûts d’un test reçu aux frais afférents, la facture atteint de 200 $ à 500 $.

Étant donné qu’ils sont payés au salaire minimum, leur première semaine de travail à temps plein serait consacrée à rembourser ces frais.

Rappelons-nous que l’an passé, leur arrivée tardive due à la COVID-19 a provoqué des pertes substantielles chez nos agriculteurs québécois.

Plusieurs Guatémaltèques que j’ai côtoyés ont plus de 10 ans d’expérience, la plupart reviennent année après année et leur savoir-faire s’avère précieux et, surtout, rentable pour l’industrie agricole. L’imposition d’une facture à ces individus considérés comme essentiels à l’économie locale, avant même qu’ils aient mis un pied au pays, remet en question la reconnaissance de leur travail qui semble être unanime.

Contrainte pour les agriculteurs, injustice pour les travailleurs étrangers

Bien que le programme d’aide pour l’isolement obligatoire des travailleurs étrangers temporaires offre une aide financière pouvant aller jusqu’à 1500 $ par travailleur, les frais d’un test de COVID-19 ne figurent pas comme étant admissibles au remboursement. Certains agriculteurs engagent des centaines de travailleurs. Assumer l’entièreté des frais serait contraignant.

La relation agriculteurs-travailleurs étrangers temporaires est une relation gagnant-gagnant. D’une part, l’agriculteur obtient une main-d’œuvre à bas prix avec un rendement surpassant largement celui d’un local, je peux en témoigner ! D’autre part, la motivation quotidienne, l’assiduité et la rigueur au travail garantissent un revenu annuel stable pour les étrangers. Les files d’attente de travailleurs désireux de venir au Canada sont longues. Raison de plus pour offrir un rendement constant.

Une saison travaillée augmente la qualité de vie d’une famille et, parfois, d’une partie de la communauté. En revanche, des sacrifices s’imposent. Celui de tolérer les maux de dos des premiers jours de travail avec de la crème antidouleur, des vitamines et d’innombrables tortillas semble gérable. Lorsque les gorges se nouent par les émotions d’appels téléphoniques, l’appétit en prend un coup. Certes, les travailleurs reçoivent leur part du gâteau en venant travailler ici. Toutefois, ne jouons pas à l’autruche, cette portion est minime.

Pourquoi ne pas démontrer une valorisation sincère de leur apport à la société en leur évitant une injustice économique ?

J’invite le gouvernement du Canada à agir. Deux solutions sont envisageables : soit les travailleurs étrangers temporaires s’ajoutent à la liste des gens exemptés du test de COVID-19 à l’entrée au Canada ; soit la liste des frais admissibles du programme d’aide pour l’isolement obligatoire des travailleurs étrangers temporaires inclut le test de COVID-19.

Selon le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, quelque 13 300 travailleurs étrangers temporaires ont contribué aux efforts de la production agricole entre janvier et août 2020. Cette année, certains agriculteurs ont besoin de leurs services dès maintenant tandis que pour d’autres, l’embauche se fera au printemps. En dépit de l’enrichissement humain incommensurable que m’a apporté le travail de la terre aux côtés des travailleurs guatémaltèques, prêter main-forte au champ une seconde fois, en remplacement d’un travailleur étranger temporaire qui n’aura pas réussi à payer les frais d’un test de dépistage, n’aura aucun avantage comparatif pour l’économie locale.