Je me rappelle ma dernière fois attablé au café du coin. Le Café St-Henri de la promenade Wellington, plus exactement. De ma dernière discussion avec un barista sans masque ni plexi. Il m’avait fait une recommandation musicale ce matin-là : The Mountain Goats. De mon dernier latté art préparé méticuleusement devant moi dans une tasse en porcelaine ainsi que mon dernier dégât dans la soucoupe qui lui sert de réceptacle alors que je m’affaire à regagner d’un pas maladroit ma table.

Publié le 15 févr. 2021
Murphy Cooper
Murphy Cooper Artiste contextuel

C’était le mardi 10 mars 2020. J’avais passé la semaine à lire au sujet de la COVID-19. Les médecins internistes qui avaient goûté aux premiers soubresauts des ravages causés par ce virus aux soins intensifs nous prévenaient de la catastrophe imminente. Des dossiers consacrés à la distanciation physique, concept qui nous était alors étranger, nous préparaient à ce qui, quelques semaines plus tard, allait devenir notre nouvelle norme.

C’était une question d’heures avant que l’Organisation mondiale de la santé décrète la pandémie. Ce matin-là, donc, c’était ma dernière fois. Aussi bien aller au devant des coups plutôt que de prétendre que tout va bien.

Ce matin-là, je faisais le deuil d’une seconde maison. Je savais qu’on s’engageait dans la longue ride, que ça n’était pas une question de semaines mais probablement d’années. Ce n’est pas sans pincement que je me suis dit : « la prochaine fois que tu reviendras t’asseoir ici, tu seras sans doute vieux ». Je venais tout juste d’avoir 35 ans et, parti comme c’est là, ce moment n’arrivera qu’au cours de ma trente-septième année de vie.

Comme plusieurs, les cafés, c’est ce qui me tenait en vie. C’était l’environnement idéal pour provoquer la coupure mentale entre la part de moi qui glande en pyjama dans le divan et l’autre part qui entre en mode concentration.

C’est ce qui me permettait de structurer mes journées désordonnées de travailleur autonome et de maintenir une bonne hygiène de vie.

C’était ma raison première d’aller au lit plus tôt : tous les soirs, j’anticipais le matin à venir, je savourais au réveil chaque milliseconde du temps que je consacrais à ma routine pré-café.

Je suis de ceux qui ont du mal à travailler depuis le domicile. Je ne parviens pas à trouver le recul, le focus ni l’espace mental nécessaires pour me relire après avoir planché sur un papier, par exemple. Au moment de remettre mes textes, je croise les doigts en espérant seulement que je viens de rendre un truc digne d’être publié dans La Presse. Je n’avais pas ce problème au café. Je ne doutais pas autant de mes capacités. Je me laissais engloutir par le chaos ambiant des discussions entremêlées à mesure que l’effet enivrant de la caféine montait à ma tête et transformait mes sens, pris en souricière par des inconnus qui, comme moi, avaient la tête immergée dans le travail, les études ou la lecture d’un bouquin.

J’avais un rendez-vous chaque jour avec des étrangers à qui je ne parlais pas. Je pouvais romancer ma présence au milieu des gens et me donner une impression de vrai. Tandis que quand je travaille de chez moi, c’est pas sérieux, on dirait. Je n’y crois pas du tout. C’est comme si je jouais à faire semblant d’être un adulte avec mon petit laptop Fisher-Price et ma petite machine à espresso Playskool. J’y arrive, mais de peine et de misère. Ma productivité est à son plus bas. Je me sais capable de nettement mieux.

J’ai tenté des alternatives, changé de pièces des dizaines de fois. J’ai redécoré. J’ai appris à faire des lattés. Avant d’entamer ma journée, je feins de me rendre au boulot (comme bon nombre de télétravailleurs l’ont relaté dernièrement) en prenant une marche afin d’engendrer la rupture mentale dont il est question plus haut. Je n’ai rien modifié à ma routine matinale du monde prépandémie.

Mais pour dire vrai, ça fonctionnait surtout l’été quand il était possible d’écrire au parc ou sur une terrasse en bordure de la rue et lorsque la température clémente permettait d’ouvrir les fenêtres et de prolonger les marches sans risquer de développer des engelures.

Après bientôt un an, je n’en peux plus. Je ne m’étais jamais plaint avant aujourd’hui. C’est que ma résilience arrive à échéance.

Avec l’hiver qui ne nous ménage pas et le couvre-feu qui raccourcit nos journées, je suis au bout de mes alternatives. J’ai besoin de souffler. Je donnerais tout pour retrouver ma vie avant le 11 mars 2020. Je me prends parfois à rêver qu’on installe de petits cubicules chauffés et éclairés sur les trottoirs et dans les parcs pour ceux qui ont besoin d’un espace restreint et fermé au cœur de lieux achalandés pour renouer avec leur créativité.

Même si les salles à manger devaient rouvrir dans les prochaines semaines, je n’y retournerais pas. Je veux la vraie affaire, sans masque ni plexi. C’est non négociable. Je crave de proximité. Je veux être entassé à nouveau dans un commerce plein à craquer. J’ai besoin d’être entouré de ces gens qui détestent le froid mais qui tiennent coûte que coûte à le braver à 7 h du matin rien que pour vivre l’expérience coffeeshop auprès d’inconnus.

Chaque matin en sortant du lit, je saute sur Google et j’entre dans la barre de recherche : « compte à rebours printemps ». Je me rends à la dernière journée des prévisions 14 jours de MétéoMédia en espérant que le climat se sera réchauffé d’ici deux semaines. Je m’agrippe à l’espoir du retour de l’été.

Je n’en peux plus, l’ai-je dit ?

Chose certaine : un confinement en hiver, plus jamais, s’il vous plaît. C’est mortel. Et c’est d’autant plus pénible et frustrant quand la campagne de vaccination se voit sans cesse retardée et que nos dirigeants semblent vouloir reconduire l’approche de la montagne russe où on déconfine et reconfine ad vitam æternam alors que des experts multiplient les appels à adopter la stratégie d’éradication du virus avec une méthode plus agressive.

Nous n’avons pas sacrifié, certains plus que d’autres, une année entière de nos vies pour qu’on nous apprenne dans quatre mois qu’on aurait pu imiter la Nouvelle-Zélande mais qu’on s’est plutôt entêté à reproduire les mêmes erreurs qui désagrègent notre santé mentale, poussent à bout le personnel médical, causent un tort immense aux commerçants et favorisent l’apparition de nouvelles souches en laissant le virus circuler. Daignez au moins consulter les citoyens, présentez-nous les options. Dites-le nous qu’on pourrait opter pour la stratégie zéro COVID-19 et discutons ensemble de sa faisabilité.

C’est pas vrai qu’on va se taper un autre hiver comme celui-là.

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