L’apparition récente de titres féminins ostentatoires (autrice, metteuse en scène, entrepreneuse, factrice, etc.) interpelle toutes et chacun, voire en choque plusieurs, d’où ces quelques notes et réflexions sur le langage non sexiste.

Publié le 7 févr. 2021
Céline Labrosse
Céline Labrosse Linguiste-chercheure et auteure

Il importe a priori de mentionner que le genre n’est pas une catégorie grammaticale universelle : ainsi le mandarin, le turc et le basque n’en possèdent pas. Une seule dénomination rassemble donc tous les êtres humains, quel que soit leur genre. Cependant, si l’on souhaite préciser le sexe d’une personne, les mots femme et homme, présents dans toutes les langues du monde, sont mis à profit.

Plus encore, on observe que les langues ont plus tendance à se dégenrer, ou à simplifier leur système de genres, qu’à le complexifier. En français, dès les années 1970, les titres qui s’instaurent s’inscrivent justement dans cet esprit, à savoir le rapprochement des genres par une présence minimale. L’adoption du suffixe –eure s’avère dès lors judicieuse : une annonceure, une investisseure, une inventeure, une plaideure, une assureure, etc. Pour d’autres appellations, c’est encore la recherche de dénominations communes qui prévaut sur le marquage morphologique : une chef, une mentor, une matelot, une commis, une rabbin, une suspect, une mannequin, etc. Du reste, près de 1500 noms se rassemblent déjà en genre en français : artiste, locataire, responsable, médecin, agronome, cinéphile, gourmet, thérapeute, athlète, stratège et ainsi de suite.

En revanche, l’émergence de titres féminins clivants et binarisants, comme une réviseuse, une impostrice, une maitre traiteuse, une camelote, une poétesse, une entraineuse en cheffe, s’inscrivent à contrecourant de la convergence des genres. En outre, ces appellations obligent à des dédoublements subséquents (les superviseurs et superviseuses, les contremaitresses et contremaitres, les substituts et substitutes, les enquêtrices et enquêteurs, etc.), sinon pourquoi faire apparaitre les citoyennes dans les mots pour les faire disparaitre dans les discours ? Les genres se fondent bien plus harmonieusement par des noms ressemblants : les superviseur(e)s, les contremaitres, les substituts, les enquêteur(e)s.

Soulignons au passage que le concept d’éviter de « mettre les femmes entre parenthèses » est dépassé. Les signes de ponctuation ont acquis avec le temps la même fonction de fusion de deux mots et ils peuvent s’avérer fort utiles, notamment pour unir des homophones. En effet, « les employées et employés, les professeurs et professeures » ne sont guère gage de succès, suscitant même une certaine incrédulité, au contraire de « les employé(e)s, les professeur·e·s » qu’on ne lit ou ne prononce qu’une seule fois.

Depuis plus de 40 ans que les règles du langage non sexiste sont connues, et rarissimes sont les gens qui s’expriment par des dédoublements généralisés (les utilisateurs et utilisatrices ; les téléspectatrices et téléspectateurs) en tout temps, pratique ardue qui ne trouve d’ailleurs écho dans aucune langue du monde.

Tout bien considéré, rassembler les genres plutôt que les opposer constitue le seul modèle crédible et viable.

La langue française moins genrée

Mentionnons que la langue française, quoique très marquée en genre, l’était encore davantage aux siècles passés. Par bonheur, des espaces ont été neutralisés et, à vrai dire, simplifiés. Il apparait désormais vain et illusoire de régresser dans l’essentialisme en genrant des lieux universels, comme en témoignent les néologismes tue, noues, voues, par exemple. Mais, bien entendu, libre à quiconque de s’aventurer sur cette piste.

Par ailleurs, rappelons que la prépondérance du masculin sur le féminin, toujours enseignée dans les écoles, trouve son ancrage historique lorsque Vaugelas (1647) statue que « le genre masculin étant le plus noble doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble », déclaration explicitée par le grammairien Nicolas Beauzée en 1767 : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».

Heureusement, cette prééminence grammaticale tend à être doucement substituée par la règle de proximité, où l’adjectif s’accorde plutôt avec le nom le plus près : de nouvelles caissières et caissiers, des candidats et candidates compétentes.

Pour qui cherche des formulations non sexistes, une autre avenue séduisante réside dans l’alternance des genres, lors d’une énumération notamment. L’extrait suivant de la pétition de l’homme de théâtre Olivier Kemeid, en mai dernier, en offre une belle illustration : « Nous sommes les témoins, les opposantes, les subversives, les esprits libres, les chagrineurs, les satiristes, les philosophes, les poètes, les objecteurs de conscience […] ».

En définitive, notre langue se transforme, et continuera d’évoluer vers un horizon, souhaitons-le, plus égalitaire et rassembleur, et les ressources dans lesquelles puiser sont multiples et créatives.

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