Quand j’ai entendu le récit incriminant Mamadi III Fara Camara, ce jeune Guinéen qu’on a accusé d’avoir assommé un policier avant de le désarmer et de lui tirer dessus, j’ai tout de suite dit à ma blonde qu’il y avait peut-être erreur sur la personne. Je n’avais pas encore vu le gabarit du jeune homme qui n’a rien de la stature et de la face d’un gangster capable d’attaquer et de désarmer un policier.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, docteur en biologie et animateur

Ce qui a vraiment semé le doute dans ma tête, c’est l’utilisation de l’arme à feu. Je ne connais pas Mamadi Camara, mais je connais la Guinée et sa culture d’origine, qui est très proche de la mienne, et ça me surprendrait énormément que le maniement d’armes à feu fasse partie de la vie de ce jeune homme. Un étudiant guinéen au doctorat qui désarme un policier avant de lui tirer dessus avec son arme de service, c’est une histoire qui ne fonctionnait tout simplement pas dans ma tête.

Depuis, le dossier a évolué, mais la pénombre entourant son incrimination reste entière et il est absolument permis de se poser des questions. Sans présumer de rien, c’est ce que je fais dans ce texte, car je suis de ceux qui ne comprennent pas comment on est arrivé aussi vite à la conclusion que c’était lui le coupable. Ce que je sais par contre, c’est que depuis cette décision expéditive, une odeur nauséabonde de profilage racial entoure cette affaire et il sera très difficile de la chasser. Ce que je veux dire, c’est que jusqu’à preuve du contraire, nombreux sont les gens qui pensent que la mise en accusation trop rapide de cet étudiant, alors qu’il clamait fort son innocence, a toutes les apparences d’être teintée de préjugés. C’est donc à la police de répondre aux nombreuses questions entourant cette affaire si elle veut nous prouver l’inverse.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Mamadi III Fara Camara (au centre) quittant le palais de justice avec ses proches

Pourquoi la police s’est-elle contentée de preuves d’identification circonstancielles qu’on sait maintenant discutables pour l’accuser de ce crime des plus répréhensibles ? Pourquoi la vidéo qui a semé le doute n’a-t-elle pas été consultée aux premières heures de l’enquête ?

Pourquoi cette incrimination a-t-elle été si vite quand d’autres enquêtes prennent des mois à être ficelées ? Est-ce que les motifs étaient suffisamment raisonnables pour en faire aussi rapidement l’agneau qui devait être sacrifié pour l’ignoble agression de ce policier ?

Est-ce qu’on peut désormais se fier à la même police pour nous dire toute la vérité sur cette dramatique histoire ? Voilà autant de questions qu’on se pose et pour lesquelles il faudra apporter rapidement des réponses plus convaincantes et compréhensibles.

S’il est vrai, comme le rapporte notre collègue Daniel Renaud, que tous les enquêteurs et policiers qui connaissent le dossier, en tout ou en partie, et avec lesquels La Presse s’est entretenue s’entendent pour dire que le chargé de laboratoire de l’École polytechnique n’a pas commis le crime, le fardeau de la preuve de non-profilage est dans le camp de la police. Il faudra être plus persuasif et pédagogue que la dernière sortie du directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour ébranler les perceptions qui sont, il faut le rappeler, ancrées dans une façon de faire qui défraie régulièrement la chronique. Combien de reportages, de témoignages de victimes et de preuves irréfutables ont été accumulés ces dernières années sur le profilage racial ? Beaucoup ! Et c’est cet historique pas glorieux qui rend cette affaire encore plus explosive en ces temps où le profilage racial et le racisme systémique sont sur toutes les lèvres. Alors, si cette arrestation rapide n’a rien à voir avec la couleur, comme l’a laissé entendre le boss du SPVM, il faut en exposer plus clairement et rapidement les raisons explicatives.

On sait que l’enquête se poursuit, mais la situation est suffisamment grave pour exiger que la police et le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) laissent de côté leur traditionnel devoir de réserve et nous renseigne plus justement que les informations incomplètes que nous rapportent les journalistes.

Pendant sa conférence de presse, le directeur du SPVM Sylvain Caron a appelé Mamadi « monsieur Caméra ».

Ce lapsus, dont j’ai fait le titre de cette chronique, est doublement symbolique, car c’est le visionnement d’une caméra qu’on avait négligée qui a permis d’éviter à Camara et à sa famille la catastrophe. Pour rester dans les images, on peut aussi saisir cette confusion langagière pour rappeler au directeur que c’est exactement pour des raisons semblables que beaucoup de gens demandent que les policiers portent des caméras sur eux pendant leurs interventions. Une telle précaution aurait certainement permis d’éviter à Mamadi ce traumatisme dont il mettra beaucoup de temps à se remettre. Pour les policiers, la présence de ces caméras est tout aussi avantageuse, car elles les mettraient à l’abri de fausses accusations d’abus de pouvoir potentielles.

Avec son arme et son pouvoir de coercition, le policier est un acteur de premier plan dans la confiance d’une population envers ses institutions. Mais garder ce lien de confiance essentiel nécessite d’exiger de ces hommes et de ces femmes de loi plus de droiture et de condamner sans réserve leurs dérives autoritaires et autres écarts inacceptables de conduite. Lorsque le fait de voir un policier arriver cesse de donner un sentiment de sécurité à une partie de la population, la démocratie et le vivre ensemble finissent toujours par écoper. L’exemple américain est archétypique en la matière, mais il ne devrait jamais faire oublier que le phénomène est très présent au Canada et au Québec et qu’il faut le combattre beaucoup plus sérieusement qu’avec de simples discours politiciens.

Même s’il faut reconnaître, pour terminer, que la volonté de ne pas mettre un innocent en prison a fini heureusement par triompher, cet évènement demeure hautement troublant en ce début du mois consacré à l’histoire des Noirs.