Je n’ai jamais vraiment aimé la chanson de Linda Lemay, « Le plus fort c’est mon père ». En fait, pour dire vrai, je ne m’y suis jamais retrouvée. Aussi dur que cela puisse paraître, je n’ai jamais cru que le plus fort, c’était mon père. Mon père m’a toujours semblé un fantôme, l’ombre de ma mère, existant en filigrane de notre quotidien, du mien du moins. Jusqu’à ce qu’il s’effondre…

Émilie Dugré
Professionnelle de recherche, Université de Sherbrooke

Cet automne, en pleine pandémie, mon père s’est effondré. Pas son corps, sa tête. Il a perdu sa tête. Après des mois, l’insomnie et l’anxiété l’ont rongé par en-dedans. Le confinement, les mesures restrictives, le nombre de morts, la peur de mourir. Tout empaqueté bien serré dans un baluchon, qu’il portait sur son épaule en silence, depuis des mois. Un matin d’octobre, mon père s’est effondré. La souffrance a pris tellement de place qu’il a voulu mettre fin à ses jours. Mon père a souhaité mourir pour arrêter d’avoir mal. Un classique, le suicide est bel et bien un acte de désespoir. Brisé, il a été conduit dans l’aile de la folie.

Pour se protéger de lui-même. Pour recoller les morceaux de son âme. Dans une extrême vulnérabilité…

Seul contact possible, un téléphone. Pas de visite, pas de réconfort, de caresses ou de câlins. Juste de l’amour à insuffler à distance, en souhaitant fort que les ondes fassent la job. Des larmes, une voix confuse, des mots incompréhensibles. Encore des larmes et beaucoup de culpabilité.

Mais comment console-t-on un homme de 70 ans à qui on n’a pas appris que les mots aident à extirper la souffrance et la douleur de notre cœur ? On lui dit 1000 fois « je t’aime », on souffle si fort pour lui insuffler tout l’amour du monde. En espérant que ce soit suffisant.

Aujourd’hui, je sais que le plus fort, c’est mon père, car il a traversé l’enfer et en est ressorti vivant. Cette traversée demande du courage et une volonté de vie immense.

Je sais, je suis passée par là…

L’amour nous rend plus forts, mais je crois que la souffrance aussi…

Je sais aussi que c’est à travers les histoires qu’on fait du sens avec la vie et le quotidien. Surtout en temps de pandémie. Pas dans les statistiques, pas dans les chiffres, car c’est par les histoires qu’on touche le cœur. L’humain en chacun de nous. C’est pour cette raison que je partage mon histoire.

Mon souhait le plus cher : qu’on porte autant d’attention à notre santé mentale qu’à notre santé physique, individuelle et collective. Les effets de cette pandémie sont multiples, on nous le répète. Mais avec une âme malade, on peut difficilement continuer à avancer et à espérer.

Je tiens à remercier sincèrement les infirmières qui ont pris soin de mon père, avec amour et bienveillance.