Avec la pandémie de COVID-19, on vit un moment historique, rien de moins. Un des éléments qui est déterminant aujourd’hui, c’est la chaîne de contagion, plus particulièrement la capacité des personnes infectées de reconnaître qu’elles le sont, mais plus encore, de s’isoler pour ne pas contaminer d’autres personnes.

Laurent Turcot
Historien

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un cas d’école en la matière et j’ai nommé : Mary Typhoïde. Je vous rassure, ce n’est pas son vrai nom, c’est un surnom, mais comme vous allez le voir, refuser les consignes médicales, mais plus encore refuser la science peut avoir des conséquences funestes.

L’histoire commence quand un médecin, George A. Soper, est chargé, en 1906, de se rendre dans l’État de New York, à Oyster Bay. On parle alors d’une épidémie de typhoïde qui s’est déclarée dans la maison de Charles Henry Warren, un riche banquier.

La typhoïde, c’est une infection des voies intestinales et du sang causée par la bactérie Salmonella typhi. Elle se transmet par ingestion d’eau ou d’aliments contaminés par les selles d’une personne infectée. La maladie peut être létale.

Revenons à notre enquête. Le médecin doit trouver la souche de l’épidémie afin d’empêcher une potentielle contagion en dehors du logis.

De toutes les personnes qui sont rapportées malades, aucune n’a quitté les lieux durant les semaines qui ont précédé le premier cas rapporté. Personne n’est entré ni sorti.

Pour Soper, il s’agit donc de trouver la source de la contagion et l’affaire sera réglée. Il procède à des analyses diverses : conditions sanitaires, fosse septique, circuit des eaux usées, produits laitiers, fruits, légumes, etc. Il ne trouve rien.

Soper réalise qu’il doit mener une enquête sur l’historique de la maisonnée. Qui y est passé au cours des dernières semaines. On lui raconte que, trois semaines avant la déclaration du premier cas, la famille avait engagé une nouvelle cuisinière qui est ensuite partie au bout de six semaines. Son nom ? Mary Mallon.

Soper s’interroge : et si cette Mary était porteuse de la maladie ? L’hypothèse semble séduisante, mais on lui rappelle que la nourriture qu’elle manipulait était ensuite cuite à une température qui aurait détruit tous les germes susceptibles de contaminer les membres de la famille.

Seulement voilà, en consultant les menus, il constate que la famille a mangé un dessert particulièrement apprécié, soit une crème glacée à la pêche fraîche. Le dessert n’est pas cuit, il y a donc une possibilité de contagion.

Soper croit avoir trouvé la source du mal. Reste maintenant à trouver cette fameuse Mary. Il apprend qu’il s’agit d’une Irlandaise d’une quarantaine d’années qui était, à son départ de la maison, en parfaite santé, aux dires des témoins qui l’ont vue partir.

Le médecin se lance alors dans une vaste enquête visant à reconstituer la vie de ladite Mary. Soper apprend qu’elle a travaillé pour huit familles au cours des 10 dernières années. De ce nombre, sept d’entre elles ont été frappées par la typhoïde… l’étau se resserre !

Après plusieurs recherches, il la trouve enfin, à New York. Elle travaille dans une maison de Park Avenue dont l’enfant unique, une petite fille, venait de mourir de la typhoïde…

Devant le médecin, Mary refuse de collaborer, elle ne parle à personne et refuse de raconter son histoire. Soper essaie par tous les moyens de la faire parler, n’hésitant pas à lui parler de ses soupçons. Rien n’y fait, Mary ne veut rien entendre.

Le médecin demande, puis exige des échantillons de selles, d’urine et de sang. Mary ne l’entend pas de cette oreille et se saisit d’une fourchette qui traînait par là. À force de menaces, le médecin s’éloigne… mais il n’a pas dit son dernier mot. Il réussit à lui parler de nouveau et elle soutient ne rien savoir sur la typhoïde dont il parle.

L’histoire ne s’arrête pas là. George A. Soper entend bien comprendre et trouver des solutions à ces éclosions de typhoïde.

Il demande au département de la santé de la ville de procéder à l’arrestation de Mary afin qu’on réalise des analyses bactériologiques.

Le 19 mars 1907, on parvient à emmener Mary Mallon de force à l’hôpital… escortée par trois policiers.

Après l’examen de la patiente, on relève que Mary est désormais identifiée comme la première porteuse saine de la fièvre typhoïde. La bactérie est en elle, mais elle ne se déclare pas.

En tout état de cause, on réalise qu’on ne peut laisser Mary libre dans la nature. Elle est confinée pour trois ans au Riverside Hospital, sur l’île North Brother, au large de New York.

IMAGE WIKIPÉDIA

« Typhoid Mary », surnom dont Mary Mallon a été affublée par la presse américaine.

Dans la presse locale et nationale qui suit avec intérêt cette histoire, on surnomme bientôt la patiente « Typhoid Mary ».

Pour les autorités sanitaires, une seule solution s’impose pour freiner la propagation de ce mal : l’enfermer définitivement et… lui retirer la vésicule biliaire afin d’arrêter la bactérie ! Mary s’y refuse. La vésicule biliaire abriterait le bacille, croit-on.

Plus encore, en 1908, elle intente un procès à la Ville pour détention illégale. La cour ne veut pas porter l’odieux de sa libération.

En 1910, le nouveau chef du département de la santé, Eugene H. Porter, décide de lever la quarantaine de l’ensemble des porteurs de maladies, dont Mary Typhoïde. Cette dernière retrouve sa liberté, à condition qu’elle accepte de changer de métier.

Malgré sa promesse, elle reprend son service comme cuisinière, mais sous le pseudonyme Mary Breshof ou encore de Mrs. Brown.

En 1915, elle travaille dans une maternité à New York et, une fois encore, elle provoque une épidémie.

Puis, un médecin, un certain Edward B. Cragin, contacte George A. Soper pour lui parler de ladite épidémie de typhoïde qui touchait maintenant 20 personnes. Cragin va plus loin et soumet au DSoper une lettre de la main de la domestique qu’il soupçonne… et, en comparant les écritures, Soper s’aperçoit qu’il s’agit bel et bien de Mary Typhoïde. Arrêtée, Mary refuse de reconnaître les faits, elle nie.

Devant cette récidive, une décision est prise : Mary Mallon doit être enfermée sur l’île North Brother jusqu’à la fin de ses jours. Elle meurt à 69 ans d’un AVC le 11 novembre 1938.

Le cas de Mary Mallon sera abondamment raconté dans la presse, mais aussi, et surtout, sous la plume du DGeorge A. Soper, qui écrira à plusieurs reprises sur le cas.

L’histoire est extrêmement connue dans le monde anglo-saxon, tellement que l’expression Typhoid Mary est bientôt utilisée pour qualifier une personne qui répand involontairement une maladie.

Plusieurs autres cas de porteurs sains de la maladie seront découverts à la suite de l’histoire de Mary.

> Consultez la vidéo de Laurent Turcot sur le sujet