Quand le vent souffle fort, même les dindes peuvent voler. Pour un temps. À preuve les titres boursiers gonflés à l’hélium par l’action coordonnée de petits investisseurs.

Miville Tremblay Miville Tremblay
Senior Fellow à l’Institut C.D. Howe, Fellow invité au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations

L’appréciation aussi artificielle que spectaculaire d’une poignée d’actions soulève des questions importantes sur les causes profondes et sur les conséquences de ce phénomène, encore trop récent pour être pleinement compris.

Résumons d’abord les faits essentiels, sans entrer dans les détails de la plomberie financière.

PHOTO NICOLE PEREIRA, ASSOCIATED PRESS

« Le monde n’a certes pas les moyens d’ajouter à ses malheurs une nouvelle crise financière », écrit l’auteur.

Aux États-Unis, des milliers d’investisseurs novices, surtout de jeunes hommes, se sont coordonnés dans un forum du réseau social Reddit pour acheter une douzaine d’entreprises mal aimées, notamment GameStop, AMC et BlackBerry, pour en faire grimper le cours en Bourse.

Ils cherchaient non seulement à faire un coup d’argent rapide, mais aussi à donner une raclée aux fonds de couverture, qui misent plutôt sur la baisse du prix de ces mêmes actions.

Les moyens utilisés, particulièrement les options et les achats sur marge, ont amplifié le mouvement haussier. Ironiquement, cette appréciation a été dopée par les fonds de couverture qui misaient sur la baisse. Pour stopper leurs pertes gigantesques, ces fonds ont été forcés d’acheter les actions concernées pour fermer leurs positions à découvert.

Ainsi, le détaillant de jeux vidéo GameStop, sans changement à sa piètre situation, a vu son titre monter en fusée de 1700 % durant le seul mois de janvier. Depuis, il a plongé de 74 %.

Ces opérations spéculatives ont pour toile de fond l’action des banques centrales, qui luttent contre la grave récession avec des taux d’intérêt extrêmement bas et une forte injection de liquidités. Le principal effet secondaire de cette politique monétaire ultra-accommodante a été de valoriser fortement tous les actifs financiers. Beaucoup sont aujourd’hui très chers.

Les stratèges débattent à savoir si l’ensemble de la Bourse est surévalué. Certains pensent que les titres cycliques ont encore du potentiel. D’autres tracent un parallèle avec la frénésie des dot-coms à la fin des années 1990. On se rappelle qu’une hausse des taux d’intérêt avait contribué à l’éclatement de la bulle des technos.

Mais comme il n’y a pas de hausses de taux à l’horizon, les chasseurs d’« aubaines » sont revenus à la charge après la correction de la semaine dernière.

Gardons à l’œil cette guerre entre les fonds de couverture et les petits investisseurs, possible canari de la mine et funeste présage de conséquences inattendues qui pourraient menacer la stabilité du système financier par effet de contagion.

Chose certaine, la situation est suivie de près par la Fed et par la Securities and Exchange Commission. Le gendarme boursier américain va-t-il sanctionner une possible manipulation des marchés ? Modifier les règles du jeu ? La réponse n’est pas claire, car les autorités devront arbitrer la protection des petits investisseurs, la stabilité financière et le bon fonctionnement des marchés.

Démocratie ou populisme financier ?

Le courtier Robinhood se vante de démocratiser l’investissement en Bourse en permettant la négociation sans frais d’actions ou de fractions d’actions sur son téléphone. On peut également y transiger des options sur actions, un produit dérivé qui permet de gager gros avec peu d’argent.

C’est la combinaison du forum de discussion WallStreetBets sur Reddit et de plusieurs courtiers sans frais de transaction comme Robinhood qui a permis l’éclosion du combat entre une armée de David contre certains Goliath de la finance. Cette confluence crée une nouvelle dynamique dont on devine à peine les conséquences.

D’emblée, on est porté à prendre parti pour les petits investisseurs, quand on connaît la mauvaise réputation des fonds de couverture qui s’attaquent aux entreprises affaiblies. On n’aime pas les charognards, même s’ils jouent un rôle utile en nettoyant les carcasses.

On sympathise également avec la jeune génération qui s’estime spoliée par les boomers, qui ont largement profité de la forte appréciation de leurs portefeuilles boursiers et de leurs maisons depuis 40 ans.

Pour autant, même s’ils ont saigné à blanc quelques fonds de couverture, la revanche des jeunes loups qui chassent en meute est illusoire.

Ces amateurs ne sont pas de taille à vaincre les professionnels de Wall Street, même si certains leaders maîtrisent les arcanes des options. Bien que spectaculaire, leur stratégie agressive est vouée à l’échec, insoutenable, car faisant fi des fondamentaux et sans plan de sortie.

Tôt plus que tard, beaucoup perdront leur argent. La finance n’est pas un jeu vidéo.

Le populisme financier exprime une colère compréhensible envers Wall Street, dont le gouvernement américain a sauvé la peau lors de la grande crise financière de 2007-2008, mais il n’est pas une solution aux problèmes sous-jacents. Heureusement, il existe deux grandes avenues de changements plus productifs.

Premièrement, miser davantage sur la politique budgétaire et moins sur la politique monétaire. Plus les taux d’intérêt resteront bas longtemps, plus on aura recours au levier pour générer des rendements, plus grands seront les risques qui s’accumulent dans les recoins du système financier.

Pour réduire ces risques, il faut donc que l’effort pour stimuler l’économie vienne davantage des dépenses et investissements publics, ce que réclament d’ailleurs les banquiers centraux.

Et comme la crise frappe les petits salariés et que la baisse des taux d’intérêt a enrichi les plus riches, un impôt accru sur les très hauts revenus permettrait de financer une partie des dépenses additionnelles et réduirait les inégalités qui alimentent le populisme. Autre possibilité, taxer lourdement les gains en capital à court terme.

Deuxièmement, prendre le virage de la finance durable. Durable parce qu’elle se soucie de l’impact des investissements sur le climat, les questions sociales comme les inégalités et la diversité, ainsi que de la bonne gouvernance. Durable aussi parce qu’elle vise des rendements à long terme, la meilleure façon qu’ont les petits investisseurs de s’enrichir.