Les auteurs s’adressent aux recteurs et administrateurs universitaires

Marcello Vitali-Rosati et Michael E. Sinatra
Membres du comité scientifique du Centre de recherche interuniversitaire sur les humanités numériques, et quatre autres membres signataires*

Nous vous écrivons aujourd’hui pour vous faire part d’une inquiétude croissante sur l’avenir de nos universités, de la recherche et de l’enseignement. L’adoption massive de logiciels propriétaires par les universités a dénaturé le travail de nos communautés de recherche. Désormais, l’espace de notre pensée, de notre recherche et de notre enseignement est devenu l’espace privé de Microsoft, de Zoom, de Google, d’Apple et d’une poignée d’autres entreprises.

Ce phénomème existe depuis longtemps : nos courriels institutionnels sont très souvent gérés par Google ou par Microsoft et hébergés sur leurs serveurs, les logiciels achetés et proposés à la communauté sont très souvent la suite Microsoft, Adobe et d’autres grandes entreprises, les systèmes d’exploitation pour lesquels les applications universitaires sont compatibles et pour lesquelles est garantie une assistance technique sont seulement MacOs et Windows.

Or, avec la crise sanitaire cette situation s’est exacerbée.

Si ce choix de « solutions » propriétaires pouvait se justifier dans l’urgence du début de cette crise, plusieurs mois plus tard, cette situation devient extrêmement problématique.

Cela est d’autant plus grave que notre activité est passée très rapidement au presque tout numérique et risque de le rester encore longtemps, si ce n’est pour toujours. Nous voudrions vous expliquer les raisons de notre grande inquiétude :

1. Les logiciels ne sont pas neutres. Il ne sont pas des « solutions ». Comme l’expliquait déjà McLuhan il y a plusieurs décennies : le média est le message. Lors d’une vidéoconférence Zoom, c’est Zoom qui pense, un texte écrit avec Word exprime une « pensée Word ». Cela signifie qu’il est nécessaire d’avoir une réflexion approfondie sur les médias que nous choisissons et de sélectionner différents logiciels adaptés à différents besoins et à différentes visions du monde. Il n’existe pas de solution unique à proposer à tous, mais une panoplie de possibilités qu’il faut analyser pour trouver — ou concevoir — les médias et les infrastructures numériques les plus appropriés. Enseigner la physique n’est pas la même chose qu’enseigner la littérature, enseigner la littérature médiévale à des étudiants de premier cycle n’est pas comme donner un séminaire de littérature et culture numériques aux études supérieures, et toutes ces activités ne sont pas semblables à une réunion d’affaires (ce pour quoi ont été conçus Zoom, Teams et toute la suite Microsoft).

2. Nos activités sont financées par l’argent public et devraient rester publiques. Les espaces de ces entreprises sont fermés, privés et propriétaires. Concrètement, non seulement ce sont Microsoft, Zoom, Apple, Google et compagnie qui pensent à notre place, mais nous ne savons pas ce qu’ils pensent et ce qu’ils font de nous. Nous ne sommes pas les usagers, mais les produits.

Une grande majorité des universités à travers le monde sont en train de faire la même erreur. (Nous soulignons au passage que des collègues italiens ont récemment fait une lettre ouverte1 sur cette thématique qui vient d’être traduite en français.)

Donner l’exemple

Il est impératif et très urgent maintenant de trouver d’autres voies, simples, viables, éthiquement et politiquement plus acceptables et durables. Cela est d’autant plus important étant donné la place de responsabilité que les universités devraient avoir dans nos sociétés : comme haut lieu de réflexion, nos institutions devraient donner l’exemple à toute la société, ouvrir des voies, permettre l’émergence d’un savoir libre et pluriel.

Il ne s’agit donc pas d’imposer à tous la même solution (même libre), mais de considérer la nécessité de la pluralité, de la liberté et de la transparence.

Il serait en réalité simple pour plusieurs universités d’installer, de maintenir, de mettre à disposition et de recommander, sans attendre, des solutions de rechange pour la communauté grâce aux solutions non propriétaires.

Ces dernières pourraient par ailleurs être adaptées aux besoins et aux enjeux particuliers des différentes communautés de recherche et d’enseignement. Cela serait encore plus simple si les universités se fédéraient pour atteindre cet objectif en investissant dans le développement d’une infrastructure technique robuste avec des technologies libres et ouvertes pour l’ensemble des communautés. Le coût économique serait relativement faible dès lors qu’il s’agirait de transférer les ressources financières actuellement affectées à la location de services commerciaux vers un investissement durable.

Nos universités ont la capacité technique de construire des services ambitieux en travaillant collectivement pour capitaliser sur leurs développements. Or, pour y parvenir, il faut au préalable comprendre que le choix d’une infrastructure technique n’est pas neutre et qu’il présente des enjeux politiques qui concernent l’ensemble de la communauté universitaire et, en premier lieu, les chercheurs et chercheuses. En somme, les infrastructures numériques devraient être envisagées autrement que comme de simples coûts de fonctionnement et les chercheurs devraient être activement impliqués dans le choix et dans la conception de ces infrastructures.

Nous invitons les recteurs, les administrateurs universitaires et toute la communauté universitaire à prendre rapidement conscience de ce problème et à entamer une réflexion commune pour prendre ensuite des mesures qui nous permettront de rendre à nouveau notre pensée et nos activités libres et publiques.

* Marcello Vitali-Rosati, Chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, Université de Montréal ; Michael E. Sinatra, Centre de recherche interuniversitaire sur les humanités numériques, Université de Montréal. Cosignataires, membres du comité scientifique du Centre de recherche interuniversitaire sur les humanités numériques : Christine Bernier, Université de Montréal ; Maude Bonenfant, Chaire de recherche du Canada sur les données massives et les communautés de joueurs, Université du Québec à Montréal ; Jason Camelot, Université Concordia ; Emmanuel Château-Dutier, Université de Montréal

1 Lisez « Pourquoi l’Université des plateformes commerciales est-elle la fin de l’université ? »