Marc-Antoine Johnson Marc-Antoine Johnson
Enseignant d’histoire et d’éthique et culture religieuse au collège Dina-Bélanger et candidat à la maîtrise en science des religions de l’Université Laval

Il est temps de s’écouter à nouveau. Il est temps de s’entendre à nouveau, de se voir à nouveau. Montrons-nous du respect. La politique n’a pas à être un feu ravageur détruisant tout sur son passage.

Extrait du discours d’investiture de Joe Biden, 20 janvier 2021

Dans son discours d’investiture, Joe Biden manifeste un désir de retour au dialogue. Après des années d’opposition violente et de polarisation, le nouveau président manifeste un besoin urgent de retour au calme dans le dialogue sociopolitique américain. Mais ce besoin de calme n’est pas limité seulement aux États-Unis. Partout, même chez nous, la discussion collective s’enflamme.

Il est vrai que les temps sont troubles et que la réflexion publique, enthousiasmée par une multiplicité de tribunes de plus en plus accessibles, perd de sa nuance. Un peu tardivement, on envisage des solutions drastiques comme un appel à la censure qui, elle-même, n’échappe pas à la dérive occasionnelle. Il semble effectivement que nous tentions d’aborder cette problématique en aval. Mais peut-être devrions-nous envisager de l’aborder en amont. En ce sens, il faudrait s’assurer de former les esprits à résister à la tentation démagogique.

Réfléchir, débattre, se questionner et exprimer le doute

La pression et l’épuisement populaire qu’entraîne la crise de la COVID-19, de même que l’exacerbation des opinions et de la manière de les exprimer, constituent des traits caractéristiques importants de la période que nous vivons. Nous nous rendons compte que notre réflexion collective se fragilise. De plus en plus, il semble que la réaction passe avant la réflexion. Dans les émotions, nous perdons souvent l’essentielle nuance qui nous permet de discuter de notre réalité sociale avec les bons outils et dans la bonne intention. Il importe donc de retrouver des manières adéquates de réfléchir, de débattre, de questionner et d’exprimer le doute. Cet apprentissage doit se faire tôt. Il doit se faire à l’école et il doit se faire par la formation philosophique.

Peut-être fut-il toujours présent et que la multiplication des moyens de l’exprimer n’a fait que le rendre plus perceptible, mais un besoin croissant de remettre en doute le modèle social établi façonne actuellement notre réalité.

On le constate dans les débats entourant l’édification de la société de demain ; l’articulation de notre rapport à la planète, l’expression de sensibilités découlant de disparités latentes, la critique de l’influence des élites, les manières de construire nos rapports sociaux et l’ébranlement de l’identité nationale et mondiale. On appelle à la décroissance, à une économie plus humaniste ou à la transformation du politique par des outsiders. Nous vivons une époque en proie à des demandes de réformes de plus en plus fortes, à la montée de diverses formes d’intolérances, aux appels à la censure de l’opinion divergente, au questionnement sur la « bonne » parole publique et sur la manière de prendre position.

Ces revendications peuvent se légitimer, se crédibiliser et se concrétiser par une réflexion posée, garante d’un dialogue serein. La formation philosophique permet une telle action. La polarisation des opinions combinée à une facilité grandissante de les exprimer emballe, motive et galvanise. Cette excitation et cet empressement de « parler » se font au détriment de méthodes et de repères fondamentaux. La philosophie et l’humilité intellectuelle qu’elle force à adopter permettent de poser les bases d’une réflexion collective adéquate. Elle est la meilleure guide pour naviguer l’océan tumultueux de l’expression expéditive.

Mais comment ?

La formation philosophique doit transcender le système d’éducation et guider l’élaboration du projet éducatif de l’école québécoise.

Une piste intéressante dans cette optique est assurément la philosophie pour enfants et adolescents (PPEA), approche pédagogique concrète et appuyée par une littérature plus que suffisante.

De nombreux enseignants, intervenants et autres professionnels de l’éducation proposent depuis longtemps son intégration à la compétence dialogue du cours Éthique et culture religieuse, qui sera bientôt transformé par le gouvernement Legault.

Former à la construction de l’opinion et de l’argumentaire sur des débats de société est vital, mais notre époque en demande plus. Pour une expérience citoyenne renouvelée et garante d’une société meilleure, il faut former à la pensée. Il faut articuler sereinement le rapport personnel et collectif aux concepts de notre citoyenneté. Mais surtout, il nous faut des outils concrets, pertinents et adéquats au questionnement et à la revendication. Le doute est légitime, mais les manières de l’exprimer ne se valent pas toutes. Il faut apprendre.

Imaginons une société composée d’individus ayant intégré les éléments clés du dialogue philosophique. Le débat public pourrait ainsi permettre l’évolution de nos pensées, plutôt que leurs crispations. Pour l’école québécoise, il s’agirait d’un défi de taille, évidemment, mais au potentiel trop important pour ne pas être envisagé.