Il aura fallu la Première Guerre mondiale pour que les Américains abandonnent la fameuse doctrine Monroe qui, jusque-là, guidait leurs relations internationales fondées sur l’isolationnisme. Ironiquement, c’est l’intervention tant redoutée dans les affaires européennes qui allait leur permettre de devenir la première puissance mondiale. Comme quoi, les « voyages » ne forment pas seulement la jeunesse. Ils façonnent aussi les empires.

Marc Tremblay Marc Tremblay
Montréal

Un siècle plus tard, c’est un slogan qui peut sans doute le mieux résumer les années trumpiennes : « Make America Great Again ». Derrière ce slogan qui a fait le bonheur des fabricants de casquettes se cache ce bon vieux fond de repli sur soi évoqué par la doctrine Monroe qui n’a en réalité jamais véritablement quitté l’Amérique, doctrine qu’on renommera « isolationnisme moral », car, au XXIe siècle, il est bien sûr impossible de se couper du reste du monde comme on pouvait encore le faire au XIXe siècle.

Surtout pas quand, comme nos voisins du Sud, ont est au cœur des échanges économiques mondiaux et du nouveau noyau industriel récemment constitué par les GAFAM qui ont transformé l’Amérique en empire invisible, selon la brillante formule de l’essayiste Mathieu Bélisle.

Non, cet isolationnisme est d’abord et avant tout de nature morale, comme en fait étalage celui qui, leurré pas son omnipuissance (on peut penser au monarque de droit divin), a perdu la capacité de composer avec l’altérité, l’autre ne pouvant être qu’un sujet ou un ennemi à soumettre.

Qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières. C’est cela que révèle le « Make America Great Again ».

Aveuglés par leur magnificence

Dans son plus récent ouvrage, le biologiste et géographe américain Jared Diamond décrit ainsi ce repliement sur soi de ses concitoyens incapables par exemple de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs pour surmonter leurs crises. Il parle du « refus d’apprendre ». Ce refus, nous dit-il, « est lié à la croyance dans le caractère “exceptionnel” des États-Unis, c’est-à-dire la conviction que ce pays est si singulier que rien de ce qui s’est fait ailleurs ne peut s’appliquer à lui »*. Autrement dit, les Américains seraient aveuglés par leur magnificence. « Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle. »

Aujourd’hui, après l’investiture de Joe Biden, on peut espérer que la vente de casquettes reculera un peu et que l’ère de l’emmurement (au propre et au figuré) disparaîtra tranquillement.

L’isolationnisme moral pourrait effectivement un peu s’atténuer. Mais les États-Unis font face à tant de défis qu’il est permis de rester sceptique quant à leurs chances de vaincre le repli identitaire à la source de leur paralysie idéologique. Les manifestations de cette paralysie sont nombreuses : anticommunisme primaire, pensée manichéenne, bigoterie religieuse et cette incapacité à reconnaître l’altérité évoquée plus haut. La cuite narcissique des quatre dernières années n’a fait qu’amplifier le phénomène et aggraver ses conséquences sociales, politiques et économiques qui minent les États-Unis. Celles-ci sont maintenant bien documentées : polarisation extrême, inégalités galopantes, déliquescence des institutions politiques, menace du terrorisme intérieur, déficit budgétaire monstrueux et dysfonction de l’État dont témoignent en premier lieu un système de santé cauchemardesque (révélé en outre par l’inaccessibilité des soins de santé, la baisse de l’espérance de vie et plus de 400 000 victimes de la pandémie) ainsi qu’un système d’éducation en péril. Et ultime dérapage de l’épisode de délire narcissique trumpienne : les camouflets nombreux aux alliés, y compris les plus chers, comme le Canada.

Cette idéologie exacerbée de repliement sur soi, ce chauvinisme érigé en raison d’être ont des conséquences plus graves encore. Les États-Unis sont devenus non seulement dangereux pour eux-mêmes, mais aussi pour le monde. Avant de s’écrouler, Rome était devenue trop grosse, trop bureaucratique, trop corrompue, trop ingérable. Sa chute a entamé une longue période de noirceur. Aujourd’hui, les États-Unis sont menacés par la Chine, la Russie, le terrorisme islamique (qui est toujours bien vivant), et par bien d’autres périls. Aucun empire n’aime céder sa place. Le plus grand défi des Américains sera de regarder ce miroir en pleine face et de cesser d’en contempler la grandeur. En seront-ils capables ? Bonne chance à vous, M. Biden !

Bouleversement, Jared Diamond, Gallimard, 2019, p. 318