Mort en 1985, le médecin humaniste et écrivain aurait eu 100 ans le 20 janvier

Publié le 24 janv. 2021
Marie-Hélène Voyer
Marie-Hélène Voyer Poète et professeure de littérature

Plus tôt cette semaine, le 20 janvier a marqué le 100e anniversaire de naissance de Jacques Ferron (1921-1985). Médecin humaniste, écrivain prolifique et engagé, il aura laissé une œuvre dont les racines puisent aux sources d’un imaginaire populaire bigarré, irrigué par les mythes et les contes canadiens-français, et dont les ramifications s’étendent du conte au théâtre en passant par les récits, romans et historiettes. Ses œuvres de fiction, autant que ses chroniques et lettres aux journaux, auront le plus souvent fait la part belle à la dénonciation des dépossédeurs et des dépossessions du peuple québécois.

À force de le relire, je réalise que c’est peut-être parce qu’il a poussé l’insoumission jusqu’à être infidèle à sa propre image qu’il me semble si difficile à circonscrire, si fascinant. Il aura ainsi toujours écrit entre l’engagement et le repliement, il aura toujours vécu entre les pôles tendus de son esprit, à la fois polygraphe frondeur à l’ironie souveraine, et mélancolique ombrageux à la pensée lente et sinueuse. J’aime me perdre dans les visages changeants de Ferron : fondateur du Parti rhinocéros, il y régnera de son sourire narquois comme Éminence de la Grande Corne de 1963 à 1979. Humble médecin des pauvres en Gaspésie puis à Ville Jacques-Cartier, il jettera sur le monde un regard douloureux et compatissant. J’aime ce Ferron double et désaccordé.

Il faut le lire, ne serait-ce que pour son « ironie amicale et écorcheuse » (Gérald Godin) et pour sa plume toujours exacte et tendue, qui pointe comme un fleuret nos lâchetés et nos démissions.

En mai 1949, dans une lettre adressée à sa sœur, l’artiste Marcelle Ferron, il explique :

« Une écriture trop bien roulée, sans tension, est comme une ligne qui traîne au fond, sans poisson. Vraiment les gens qui écrivent ainsi sont gens bonasses et pacifiques ; ils font de la décoration en écrivant ; leur plume n’est pas une arme, c’est un instrument, un outil avec lequel ils épinglent leur linge sur le fil ; leur linge, c’est-à-dire ce qu’ils ont d’accessoire, en l’occurrence leur idée. »

Allergique à la langue de bois et aux circonvolutions des couleuvres de la parole publique, Ferron nous met en garde dans ses Escarmouches :

« C’est par bénignité et euphémisme [que le langage] devient le plus malsain », nous rappelant ainsi à quel point il faut éviter d’avaler ces expressions trop lisses qu’on nous sert à toute heure comme la mie blanche de la vérité ; elles dissimulent souvent une réalité aussi indigeste que le pain rance.

Ferron le solitaire nous apprend pourtant mieux que quiconque qu’on n’écrit jamais seul. Sa correspondance nous permet notamment de saisir que malgré ses masques, ses réticences et son refus de l’épanchement, et en dépit de la distance un peu sèche qu’il installe dans ses lettres, l’amitié tient une place centrale dans son œuvre :

« C’est un besoin chez moi que d’admirer. J’aime écrire des lettres, bien entendu, mais il me faut des correspondants – non de simples répondants. […] [L]a correspondance s’établit par analogie entre soi et l’autre, un autre lointain, un étranger si loin de moi que nos rapports ne peuvent qu’avoir un intérêt cosmique ; ils sont à la fois bizarres et merveilleux. » (Une amitié bien particulière)

Ferron m’habite bien sûr par son univers de contes, de bécasses et de mi-carêmes, mais aussi par son amour de l’oralité, des généalogies ratoureuses et du ressouvenir. C’est en grande partie à lui que je dois le mouvement de mon écriture. Mouvement sans doute élémentaire, mais non moins obsédant :

« On part de soi, on débouche sur le confinement de la maison, première mémoire de l’enfance, puis, de ce mickouam enfumé et doucereux, on passe à des environnements plus limpides, à des espaces de plus en plus vastes qui, en inventant le monde, approfondissent le temps. » (L’amélanchier)

Ayant souffert de plusieurs épisodes de dépression, Ferron aura entretenu, tout au long de sa vie, un rapport tiraillant avec la folie. Médecin attentionné, il a travaillé quelques années auprès de patients internés en psychiatrie.

Dans « Le pas de Gamelin », premier texte du recueil de récits La conférence inachevée, publié à titre posthume, il se présente comme une sorte de doux braconnier parmi les blouses blanches impassibles, comme un médecin mécréant qui multiplie les ruses pour lutter contre l’autorité carcérale des lieux et redonner voix aux femmes internées. Dans son texte « Les salicaires » (Du fond de mon arrière-cuisine), Ferron détaille de manière bouleversante le désespoir et l’accablement qui l’accompagnent au couchant de sa vie, et dont chacun de nous peut faire l’expérience un jour ou l’autre : « il vous est arrivé qu’à force de vivre vous en avez ressenti la fatigue, une fatigue insolite qui venait avant son heure, alors que le soleil restait encore haut, loin de la nuit qui l’aurait rendue naturelle et transformée en repos comme elle distille en rosée la sécheresse de l’été ».

J’aime Ferron pour sa manière de se coltailler avec nos mythes afin de les rapatrier à hauteur d’homme. Je l’aime pour ses failles et sa compassion, pour son caractère impénétrable et sa manière de se prendre pour un autre : « Pour être normal, je devais me prendre pour un autre parmi les autres » (Lettre à Julien Bigras, 1er avril 1982). J’aime Ferron comme on aime cette voix intime et familière qui nous accueille dans chacun de ses livres et qui, au fond, ne cesse de nous accueillir en pays incertain : « Ainsi te voici donc dans ton pays natal ».

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