La professeure Maïka Sondarjee propose une vision anticapitaliste, décoloniale et féministe de la coopération internationale, sans fermeture des frontières, qui intègre l’autre au cœur de nos préoccupations.

Publié le 24 janv. 2021

On parle désormais de « transition » ou de « décroissance » jusque dans les médias grand public, mais on oublie de mentionner que l’exploitation d’une région du monde par une autre est à la base même de la prospérité occidentale et que l’élimination de cette exploitation est le seul moyen d’opérer une transition juste vers un autre système. Un pays occidental décroissant ou socialiste restera toujours dans une position de pouvoir face à la majorité des pays du monde. À moins de faire quelque chose pour l’empêcher. L’idée d’un essai sur la nécessité d’une plus grande solidarité entre les populations du Nord et du Sud m’est donc venue lorsque je me suis rendu compte du manque de considération pour l’international dans les débats publics occidentaux. Autour d’une sangria sur une terrasse ensoleillée, des militantes et militants s’échauffent pour défendre la redistribution ici, mais on critique à la fois les pratiques actuelles du développement international (qui ont encouragé un sous-développement chronique), les organisations non gouvernementales (ONG) (accusées de paternalisme et de néocolonialisme) et l’aide internationale dite féministe (qualifiée de rhétorique vide). Alors que bon nombre de ces critiques sont légitimes et seront abordées dans cet essai, je souhaite défendre l’argument que la solution ne réside pas dans un rejet pur et simple de toute solidarité internationale, mais dans une transition systémique qui élimine la possibilité même de l’exploitation et de l’oppression d’une majorité par une minorité.

L’approche qui sera défendue ici découle d’une pensée féministe décoloniale. Celle-ci a nécessairement été forgée par mon vécu d’immigrante malgache-indienne de deuxième génération. J’ai certainement été influencée par le parcours de mes arrière-grands-parents musulmans ismaéliens qui ont émigré de l’Inde à Madagascar au début des années 1900, puis de mon père et de ses frères, qui ont émigré d’Antananarivo à Sherbrooke au milieu des années 1970 durant des troubles politiques à Madagascar. Bien qu’étant née au Québec, j’ai grandi en entendant les histoires de mes ancêtres musulmans marginalisés en Inde, et de leurs descendants ostracisés à Madagascar pour la seule raison qu’ils étaient « étrangers ». Malgré tout, mon premier voyage dans le village natal de mon père m’a fait réaliser que ma famille était à bien des égards privilégiée d’avoir pu quitter le pays lors des soulèvements populaires des années 1980. Beaucoup de Malgaches ont dû rester au pays par manque de moyens ou de passeport. Ma position sociale et celle de ma famille teintent donc grandement ma réflexion. […]

Je défendrai dans les prochaines pages l’argument voulant que l’ordre mondial permette et encourage la marginalisation de certaines populations. Comme mentionné précédemment, cette marginalisation inclut l’exploitation (économique), la dépossession (des terres, des savoirs et des vécus) et l’oppression (raciale, genrée et autres).

Non seulement les pays et populations du Sud sont désavantagés par la mondialisation et l’ordre mondial qui en découle, mais leur exploitation est à la base de la prospérité des pays du Nord global et du mode de vie de leurs populations.

L’exploitation des nations du Sud est une condition plutôt qu’un effet du système capitaliste et néolibéral. Par exemple, le système de production capitaliste a toujours reposé sur l’extractivisme, l’exploitation, la dépossession et l’appropriation des terres autochtones pour l’acquisition de matières premières dans les Amériques.

Les luttes sociales privilégiées en Occident sont plus souvent liées au travail. De très nombreux militants et militantes, particulièrement d’allégeance marxiste, perçoivent le problème principal comme étant lié à l’exploitation des travailleurs et des travailleuses par les propriétaires des moyens de production (au Nord et au Sud). Ce type d’évaluation occulte souvent l’exploitation structurelle des nations du Sud pour s’accaparer leurs terres, leurs connaissances et leur travail reproductif. En d’autres termes, elle invisibilise le vécu de leurs membres en dehors de leur rôle productif. Une analyse se concentrant sur le travail relègue souvent au second plan des types d’exploitation complexes comme celui des femmes de différents pays du Sud qui assument aujourd’hui une grande part du travail de care mondialisé ou encore celui des communautés autochtones dont les terres sont accaparées par des compagnies minières.

Les solutions proposées par différents mouvements progressistes, comme celles liées à la « démondialisation », visent souvent à augmenter le pouvoir des institutions nationales sur les corporations et les acteurs transnationaux. On promeut des mesures protectionnistes afin de limiter le vol de ressources naturelles par des corporations étrangères. On vise la consommation locale pour limiter les dégâts environnementaux causés par le commerce international. On veut faire adopter des politiques sociales au niveau national pour limiter les inégalités économiques à l’intérieur des frontières. On milite pour la souveraineté des pays du Nord afin qu’ils puissent concevoir un projet social par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Par manque de moyens et de coordination internationale, l’action de ceux qui travaillent d’arrache-pied à réduire ces inégalités, soit les personnes œuvrant en coopération et en solidarité internationale, se limite aussi souvent au niveau national dans chacun des pays concernés. Des ONG occidentales travaillent par exemple sur des projets de coopératives ou au renforcement des capacités des femmes dans une ville, mais ces organismes n’ont pas le financement nécessaire et le pouvoir politique pour travailler à une transition économique, politique et environnementale globale.

Plutôt que de formuler une simple critique, je tenterai d’élaborer une position morale et politique permettant d’être plus solidaire avec les nations du Sud. L’objet de cet essai, dans sa plus simple expression, est de réfléchir à une transition économique, politique et environnementale qui prend en compte les inégalités et l’exploitation Nord-Sud. J’appelle cette position un internationalisme radical, afin de la différencier de l’internationalisme libéral, de l’altermondialisme et de la démondialisation. L’internationalisme radical est une vision de l’international qui est progressiste, intersectionnelle et multilatérale.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Perdre le Sud – Décoloniser la solidarité internationale, de Maïka Sondarjee

Perdre le Sud
Décoloniser la solidarité internationale

Maïka Sondarjee
Écosociété (2020) 272 pages

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