À la suite des émeutes au sein même du Capitole, bien des politiciens et des médias avancent la thèse du déclin de l’Amérique et peut-être celle de la fin de la Pax Americana. Il est toutefois important de mettre les choses en perspective.

David Bensoussan
David Bensoussan Professeur de sciences à l’Université du Québec

Un mandat présidentiel insolite

Trump a été un président hors normes, fantasque même. Avant la pandémie de COVID-19, il représentait pour beaucoup l’Amérique de l’entrepreneuriat et de la prospérité. Bien des Américains lui auraient pardonné ses frasques, ses mensonges répétés (on en a dénombré près de 25 000), son populisme et son inconduite présidentielle. La gestion irresponsable de la pandémie qui a fait des centaines de milliers de morts et le premier débat présidentiel déconcertant lui auront coûté son second mandat.

L’année 2020 aura été témoin de nombreuses scènes de violence qui ont accompagné les manifestations du Black Live Matters (BLM) et d’Antifa d’une part (seulement à Portland, 277 policiers ont subi des blessures), et celles de mouvances d’extrême droite et autres regroupements conspirationnistes comme QAnon de l’autre. Trump a condamné les violences qui ont accompagné les manifestations de BLM. De son côté, la vice-présidente Kamala Harris a fait la promotion d’une collecte de fonds pour payer des cautions aux émeutiers inculpés.

Trump a subi le reproche d’avoir poussé à l’insurrection et à la sédition et de ne pas respecter le résultat des urnes. Ses propos auraient incité les émeutiers qui ont occupé le Capitole le 6 janvier 2021 : « Nous n’abandonnerons jamais, nous ne concéderons jamais. Nous allons nous rendre au Capitole pour féliciter nos courageux sénateurs et membres du Congrès, car nous ne reprendrons jamais notre pays par la faiblesse. Il faut montrer sa force et être forts… Cette élection nous a été volée. » Facebook et Twitter ont suspendu les comptes du président, ce qui constitue une mesure sans précédent.

De leur côté, les démocrates ont eu recours à une procédure de destitution éclair, invoquant le 25e amendement à quelques jours même de la fin de son mandat. La présidente du Congrès, Nancy Pelosi, a pris la liberté de contacter le chef d’État-major en vue de neutraliser l’autorité de Trump. Tout aura été fait pour empêcher le retour de Trump à la présidence dans quatre ans.

Une Amérique polarisée

Le président désigné Biden a par ailleurs déclaré que sa priorité était de venir en aide aux PME afro-américaines, asiatiques, amérindiennes, ainsi qu’à celles gérées par les femmes. De telles déclarations sont mal perçues par l’autre Amérique.

Les élections ont montré que l’Amérique des côtes Est et Ouest a massivement voté pour le Parti démocrate. L’Amérique intérieure est celle des États qui se sont sentis délaissés par le système. Ces États ont subi les contrecoups économiques de la mondialisation bien plus que l’Amérique citadine des grandes villes.

Trump n’est peut-être pas la solution à leur problème, mais son populisme a touché des cordes sensibles du mécontentement, notamment auprès des franges d’extrême droite et de celles du complotisme qui ont réagi avec violence en envahissant le Capitole.

Il faut éviter de confondre les 74 millions d’Américains qui ont voté pour Trump avec ces radicaux. De fait, la manifestation du 6 janvier comprenait 8000 personnes au départ et 2500 personnes à la fin, alors que 400 policiers étaient en faction. Cent cinquante personnes ont pénétré dans le Capitole et 53 d’entre elles ont été inculpées. Du jamais vu.

Un besoin de réconciliation nationale

Biden se veut le président de tous les Américains, y compris des républicains dont la majorité a de la difficulté à accepter le revers de dernière minute du décompte des votes pour la présidence. Dans son discours d’investiture, il a lancé un appel serein à l’unité et à la cessation de la querelle incivique. Dans les faits, saura-t-il ramener la sérénité et le civisme au sein de l’Amérique qui se sent délaissée ou sera-t-on témoin d’une chasse aux sorcières des collaborateurs de Trump ? Saura-t-il résister aux franges radicales du Parti démocrate ? Nul doute que le degré des mesures de distanciation de l’ère Trump influencera également la politique étrangère des États-Unis. De la même façon, la direction que prendra Biden dans les relations internationales affectera la santé économique des États-Unis.

Biden entend rétablir un taux d’imposition plus élevé, car de fait, la réduction d’impôt instaurée par Trump a profité essentiellement à l’infime minorité des ultra-nantis.

Cela pourrait constituer un premier pas d’assainissement économique si toutefois les taxes perçues n’étaient pas majoritairement assignées à une nouvelle bureaucratie gouvernementale.

Pour Biden, s’attaquer à la pandémie et redresser l’économie sont des objectifs prioritaires. La dette nationale a augmenté de 37 % sous Trump et le déficit commercial a dépassé les 600 milliards de dollars. Toutefois, la reprise qui suivra la fin de la pandémie semble prometteuse.

Ceux qui fabulent et prédisent un scénario apocalyptique du déclin américain semblent oublier que bien des démocraties ont connu des revers. Durant les manifestations de mai 68, de Gaulle partit « consulter » les troupes françaises stationnées en Allemagne. Le lieutenant-colonel Tejero tenta d’occuper le parlement espagnol en 1981. Par ailleurs, les 20 villes américaines où se sont déroulées des émeutes l’an passé se portent bien.

Nul doute que la démocratie américaine saura surmonter cette crise.

L’Amérique n’a pas dit son dernier mot.