« Est-ce que la réconciliation est possible si nous ne reconnaissons pas l’empathie d’autrui ? » Question posée par Bryan Decontie, Anishinabeg de Kitigan Zibi, dans un texte d’opinion publié dans La Presse lors du débat soulevé par la pièce de théâtre Kanata, de Robert Lepage. J’y reviendrai.

Yves Ritchot Yves Ritchot
Maniwaki

Lequel des points de vue dois-je choisir ? C’est ce que je me demande souvent lorsque je fais des lectures concernant les débats qui nous enflamment. Si je me pose cette question, c’est que la plupart du temps, des arguments avancés par des personnes qui s’opposent m’apparaissent légitimes, me touchent. Est-ce normal, docteur ? Dans ce monde qui s’emporte, se querelle, dois-je choisir un clan ?

Lorsqu’on parle de la loi 21, lequel des points de vue qui se confrontent en moi dois-je faire taire ? Et, lorsqu’il est question de racisme systémique ou non, dois-je mettre à l’avant-scène les indices d’un Québec raciste et exclusif ou ceux d’un Québec ouvert et inclusif ? Et en ce qui concerne l’appropriation culturelle, les mots qui blessent, les dénonciations sur l’internet, les privilèges des hommes blancs dont je fais partie, etc. ; dans tous ces débats, qui sont à l’extérieur et à l’intérieur de moi, quels points de vue dois-je faire taire, haïr, mépriser, dénoncer comme étant trop ouverts ou trop fermés ?

J’imagine que tout, ou presque, a été dit sur l’intensité des débats qui parcourent l’actualité ; l’influence des réseaux sociaux, l’effet Trump, le besoin de créer de l’émotion pour attirer ou retenir les auditeurs, ou lecteurs, devant les médias où ils puisent l’information, etc. Dans ce monde où nous sommes toujours branchés à un appareil, le flot d’information est intarissable, l’information ne fait pas de siestes, ne prend pas de vacances, elle nous inonde 24 heures sur 24, 365 jours par année et il peut arriver qu’elle nous noie.

Les choix à faire sont continuels, les positions à prendre trop souvent binaires, c’est à gauche ou à droite, pour ou contre, on like ou on met à la poubelle.

Notre cerveau est en constante activation à tenter d’intégrer toutes ces données, et nous tentons de nous adapter à ce monde à la course contre lui-même.

D’un de mes cours universitaires, je retiens que le concept d’adaptation se compose de deux facettes intimement liées : le processus d’assimilation et celui d’accommodation (Jean Piaget, chercheur suisse sur le développement de l’enfant). Dans le premier cas, la réalité est intégrée à partir de schèmes de comportement ou d’analyse déjà présents ; dans le second cas, l’enfant développe de nouveaux schèmes qui lui permettent d’intégrer des éléments de la réalité qui se présentent à lui et qu’il n’avait pas encore rencontrés.

Lorsque ces processus sont bien réussis, l’équilibre est atteint entre la réalité interne et la réalité externe de l’individu. Puis, le déséquilibre apparaît nécessairement lorsque de nouvelles réalités se présentent et le processus recommence, ainsi, continuellement, au cours de la vie d’une personne.

Adaptation à fond de train

Si j’aborde le concept d’adaptation, c’est que dans notre monde en constante transformation, mes processus d’adaptation me semblent toujours fonctionner à fond de train et j’en suis irrité, épuisé. L’année qui vient de se terminer fut particulièrement exigeante pour la facette accommodation de mes capacités d’adaptation.

La pandémie m’a obligé à modifier de nombreuses habitudes, les débats sociaux à réévaluer mes façons de voir sur différents sujets. Et l’avenir n’apparaît pas plus reposant ; les débats se poursuivront, et nous devrons éventuellement, volontairement ou non, nous plier aux limites de la nature et cesser de l’assimiler à notre schème de production-consommation.

L’intensité des échanges risque de se maintenir et, avec elle, les jugements, les clivages, la recherche de coupables ; j’ai l’impression que nous sommes trop chargés, gonflés, à un souffle d’éclater. Et si nous revenions à l’empathie, car il me semble que nous en aurions besoin d’un peu plus si nous souhaitons relever les défis de cette époque ; est-ce que Pfizer et Moderna pourraient en ajouter une petite dose dans leurs vaccins ? Pensez-vous qu’il soit possible de ressentir de l’empathie pour Rima Elkouri qui nous présente des réalités de personnes souvent oubliées, réalités souvent occultées et qui, ainsi mises en lumière, peuvent confronter certains préjugés ; et tout à la fois avoir de l’empathie pour Mathieu Bock-Côté qui s’inquiète de la dilution d’une certaine façon de ressentir la culture québécoise dans un grand tout qui pourrait l’édulcorer ?

De l’empathie pour des personnes qualifiées de plus à droite, car elles souhaitent avant tout mener une vie heureuse et paisible et de l’empathie pour des personnes qualifiées de plus à gauche, car elles souhaitent avant tout mener une vie heureuse et paisible ?

De l’empathie pour nous tous, tout simplement, qui nous sentons entraînés vers un avenir incertain, confrontés à des enjeux qui nous débordent ; tentant de choisir la meilleure voie à cette immense vague qui nous porte vers un demain auquel nous devrons bien nous adapter.

De l’empathie, ou quoi d’autre ? Si les jugements, les accusations, les procès d’intention sont la solution, depuis le temps que les humains que nous sommes utilisent ces stratégies, nous devrions être depuis longtemps à la porte du bonheur collectif. Débattre avec empathie, à certains moments, j’ai l’impression qu’on a oublié que c’est possible. Possible, mais certainement pas toujours facile.

Il m’arrive souvent de penser que j’en ai atteint le fond de mon réservoir. Ce qui m’aide alors c’est de me rappeler une petite histoire d’un dialogue entre un père et son fils. Le père explique qu’il y a en lui deux loups. Le premier est irascible, agressif, vindicatif, égoïste, dominateur. Le second quant à lui est aimable, compréhensif, généreux, bienveillant. L’enfant, curieux, demande à son père lequel des deux loups l’emporte. Celui que je nourris, répond le père. À la question posée par M. Decontie : « Est-ce que la réconciliation est possible si nous ne reconnaissons pas l’empathie d’autrui ? », on pourrait joindre : « Est-ce que le dialogue est possible si nous n’arrivons pas à ressentir et témoigner de l’empathie pour ceux qui sont en désaccord avec nos idées et croyances ? » Et à quoi ressemblera l’avenir si nous n’y arrivons pas ? Souhaitons-nous emprunter la route tracée par nos voisins des États-Unis ?