La foule descendue au Capitole, le 6 janvier 2021, était formée, majoritairement, d’hommes blancs. Des hommes déchaînés, en colère, et déterminés à prendre le Capitole.

Martine Delvaux Martine Delvaux
Écrivaine et professeure

Une des images marquantes de cette insurrection est celle de Richard Barnett assis dans la chaise de la présidente démocrate de la chambre des représentants, Nancy Pelosi, les pieds sur son bureau, laissant derrière lui un message écrit à la main : « We will not back down ». Nous ne reculerons pas.

Prendre le bureau de la présidente de la chambre. Entrer de force dans l’enceinte de la démocratie, hurler, frapper, intimider. Voilà ce à quoi ont participé les Proud Boys, ceux-là mêmes à qui Donald Trump avait dit, au cours d’un débat présidentiel l’automne dernier, quand Chris Wallace lui demandait s’il condamnait les suprémacistes blancs : « stand back and stand by ». C’est-à-dire : reculez et tenez-vous près.

Les Proud Boys, ce groupuscule d’extrême droite, misogyne et raciste, dont les membres sont exclusivement masculins et blancs, se décrivent comme des « chauvinistes de l’Ouest ».

Ils défendent, entre autres, la fermeture des frontières américaines et le droit aux armes à feu. Ils défendent aussi le retour des femmes au foyer. Si on en croit leur site web, ils pleurent l’époque où, citant le personnage Archie Bunker de l’émission de télévision du même nom, « les filles étaient des filles, et les hommes étaient des hommes ». (D’ailleurs les Proud Boys ont leur branche féminine : les Proud Boys’ Girls qui défendent les stéréotypes de genre et s’opposent au féminisme.)

Les Proud Boys rappellent, par la manière dont leurs membres sont initiés lors de leur adhésion à l’organisation, les fraternités universitaires. Ils sont, dans son actualisation la plus littérale, un boys club ; ils en sont, en quelque sorte, une caricature, mettant en lumière ses traits les plus grossiers.

Ce boys club, né de la tête d’un hipster bien de chez nous, a muté en un club masculin opposé à « la gauche » et à la rectitude politique, pour les hommes blancs cisgenres. Ils accueillent, disent-ils, les hommes « nés avec un pénis au cas où ce ne serait pas clair pour les personnes de gauche ». Ces gars-là sont fiers d’être de « vrais » gars, et de « vrais » blancs. Et c’est cette fierté qui est au cœur de leur organisation.

Les Proud Boys affirment en avoir assez de la culture du pardon (apology culture) : après avoir eu honte d’eux-mêmes en tant qu’hommes et après avoir pris sur eux la responsabilité de l’esclavage, de l’iniquité salariale, du capacitisme et de l’homophobie, ils en ont aujourd’hui assez.

L’auto-culpabilisation n’a pas fonctionné ? Eh bien, tant pis, désormais; ils suivront leur instinct, ils vont « y aller avec leurs tripes », et vont se vautrer dans cette fierté « naturelle » : la fierté de faire partie de la plus grande culture présente sur cette planète. « C’est si libérateur », dit leur site, « de finalement avouer que l’Occident est ce qu’il y a de mieux [the West is the best]. Parce que c’est la vérité. »

Si les Proud Boys n’étaient qu’un groupuscule, et s’ils restaient entre eux sans velléités d’avancer sur le reste de la société, peut-être qu’on pourrait tout simplement détourner les yeux, faire comme s’ils n’existaient pas – comme on dit communément que c’est ce qu’il faut faire avec les trolls qui sévissent sur les réseaux sociaux. Mais le problème est plus grave. Et les Proud Boys, comme les trolls d’ailleurs, non seulement pourrissent l’atmosphère, mais mettent en péril la santé de la démocratie.

Non seulement ce groupe est organisé et capable de mettre en œuvre une insurrection meurtrière, comme on l’a vu il y a quelques jours, mais sa présence, visible ou non, contamine le tissu social. Ne doit-on pas faire le lien entre la création d’un groupe comme les Proud Boys et la plainte proférée par certains hommes se disant muselés par les discours féministes et antiracistes ?

Qu’il s’agisse de chroniques dans des quotidiens et à la radio, ou d’essais soi-disant philosophiques, cette plainte, malgré ce que certains dénoncent, n’est pas censurée. Bien au contraire : on lui tend le porte-voix.

On est aux prises, en ce moment, avec un virus impitoyable, qui fait des ravages dans le tissu social. Mais un autre virus est lui aussi dangereux : celui de la masculinité toxique.

Gavin McInnis, le Canadien fondateur des Proud Boys (en 2016), a décrit le féminisme comme un cancer. Aujourd’hui, à la lumière de leur descente au Capitole, on peut comparer les Proud Boys – et par extension la masculinité toxique qu’ils incarnent – à un virus.

Au moment où le Québec est l’objet d’un couvre-feu et que les victimes de violence conjugale sont enfermées à double tour avec des agresseurs qui les maintiennent dans la peur, c’est cette masculinité-là, toxique parce qu’intrinsèquement violente, qu’il faut refuser. D’où l’importance d’identifier les Proud Boys en tant que groupe terroriste.