À minuit moins une, on a vu le gouvernement se féliciter d’atteindre sa cible de 17 % d’aires protégées pour 2020. Il s’agit d’un beau titre pour la presse, certes, mais au-delà du chiffre, avons-nous réellement atteint l’objectif ?

Publié le 15 janv. 2021
Loujain Kurdi
Loujain Kurdi Conseillère aux communications, Greenpeace Canada

L’objectif primaire des aires protégées est de redonner du souffle à la biodiversité, qui est au cœur de notre survie. La biodiversité c’est autant les plantes, les animaux, les forêts que la diversité génétique qui existe en nous. Toutefois, en moins de 50 ans, on a vu 68 % des animaux (vertébrés) disparaître à tout jamais. L’empreinte de nos activités extractives joue un rôle majeur dans cette statistique. L’effondrement des stocks de morue sur la côte est du Canada, dans les années 90, est un rappel des conséquences de la surexploitation de la nature. Son impact sur la sécurité alimentaire et l’économie régionale est d’ailleurs toujours ressenti aujourd’hui.

La science nous dit qu’il faut protéger, au minimum, 30 % des écosystèmes sur l’ensemble du territoire. Il faut une répartition généreuse pour s’attaquer à cet enjeu, mais aussi pour nous permettre un accès à la nature, essentiel à notre bien-être. À voir comment avance ce gouvernement, il semble avoir oublié l’objectif.

Ni les neuf communautés innues du Québec ni les nombreuses communautés vivant dans la zone d’intérêt des grandes forestières n’ont trouvé leur compte dans l’annonce du gouvernement.

Les droits ancestraux des premières n’ont pas été respectés dans la désignation des aires protégées. Les demandes spécifiques en matière d’aires protégées des secondes n’ont pas non plus vu le jour. Ces demandes étaient pourtant fondées, et depuis bien longtemps. On parle ici par exemple de secteurs comme le Basilières-Kaël, le parc des Sept-Chutes dans les Laurentides, ou les secteurs de la rivière Péribonka et du lac Kénogami, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ces communautés savent que ces aires permettent de protéger des activités socio-économiques locales (ex. : tourisme, cueillette et randonnées), de subsistance (ex. : chasse et pêche) et servent de zones tampons climatiques (comprendre inondations, canicules, etc.).

Une stratégie préméditée

Même en démontrant la volonté publique et malgré une étude exhaustive des multiples bénéfices pour la région, des propositions comme celle du mont Kaaikop sont balayées d’un revers de main par le gouvernement. Pourquoi ces communautés attendent-elles toujours ? Pourquoi la grande part des aires protégées annoncées était-elle principalement dans le nord du Québec ? Certainement pour les mêmes raisons que celles ayant motivé Québec à retirer un refuge marin de bélugas de sa liste au Saguenay (un lieu d’intérêt pour le terminal GNL). Déjà en 2018, un document interne du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) dévoilait une stratégie visant à freiner la création d’aires protégées dans 11 régions administratives. On est pris avec un gouvernement qui se plie aux volontés des grands industriels.

On parle de forêt publique, mais nul besoin de regarder plus loin que les récents changements au régime forestier pour comprendre que les intérêts du MFFP ne sont pas ceux de l’ensemble de la population.

Tout changement au régime nécessite l’implication des usagers de la forêt – et appeler ceci une modulation est jouer sur les mots. Ni les communautés autochtones, ni l’ensemble des ingénieurs forestiers, ni la Fédération québécoise des coopératives forestières, ni le Regroupement des communautés forestières de la Fédération québécoise des municipalités, ni vous ni moi n’avons été consultés. Seul le Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ) fut réellement invité à la table de discussion. C’est donc dire que quelques grands industriels parlent en notre nom à tous. On comprend mieux pourquoi le MFFP est surnommé le ministère des Forestières.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs se donne le mandat utilitaire de gestionnaire des animaux et des écosystèmes forestiers. À voir le caribou au bord de sa tombe, à voir des projets de conservation mis de côté et à voir le ministère s’endetter annuellement pour subventionner l’industrie forestière, son allégeance ne semble pas être à la population, ni à la planète d’ailleurs.

Protéger nos écosystèmes, c’est protéger ce qui nous protège. Au-delà d’une question morale, on parle de garde-manger, de médecine, de diversification des économies en région, de lieux de ressourcement et plus encore. On dépend tous d’un environnement sain et de l’abondance de la nature. Pour vous qui cherchez à protéger la forêt, pour vous qui cherchez à mieux la gérer, il faut rester vigilant, car la coupe de toute forêt privée comme publique fait partie d’une nouvelle stratégie pour nourrir un modèle d’affaires qui reste insoutenable, écologiquement et économiquement.

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