Les libéraux doivent trouver une réponse qui leur est propre à l’inquiétude populaire au Canada

ANDRÉ PRATTE ANDRÉ PRATTE
Directeur à la firme de gestion d’enjeux Navigator

Les Canadiens ont observé avec consternation l’assaut du Capitole par des centaines de militants d’extrême droite, partisans de Donald Trump. Pour plusieurs, ces scènes nous ont fait réaliser la fragilité de la démocratie : il a suffi de quelques centaines de voyous désinformés pour ébranler les colonnes du temple. En même temps, nous, Canadiens, nous sommes rassurés en mettant ces violences sur le compte du « trumpisme », un phénomène qui n’existe pas ici. Du moins le croyons-nous. L’espérons-nous.

C’est une erreur. S’il n’y a pas de Donald Trump canadien, la colère et les inquiétudes qui ont fait voter 74 millions d’Américains en faveur du président sortant ne sont pas seulement le fait des maux profonds de la politique américaine. Au Canada aussi, la cassure entre les grandes villes et les régions, entre les travailleurs instruits en technologie et ceux dont la formation est tout à coup devenue inadéquate, entre les citoyens du monde et les citoyens de la nation, tous ces fossés existent.

Un sondage mené récemment par le Centre canadien pour la mission de l’entreprise a démontré que les Canadiens, dont les Québécois, sont particulièrement préoccupés par les inégalités et les iniquités qui fracturent notre société. Beaucoup de Canadiens trouvent que, malgré les programmes sociaux plus généreux qui caractérisent le Canada, notre société est profondément injuste et que l’élite politique ne fait rien pour combler le fossé.

Lors des récentes élections sénatoriales en Géorgie, la ville a voté démocrate, la « campagne » a voté Républicain. On a vu les mêmes démarcations lors des présidentielles. Lors du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Et lors des élections provinciales de 2018, au Québec, alors que Montréal et une partie de la ville de Québec ont voté rouge ou orange, tandis que le reste du Québec a voté bleu pâle (surtout) et foncé (un peu).

La colère populaire, l’inquiétude identitaire, François Legault a su les canaliser depuis deux ans. La colle tient toujours, grâce à son impressionnante gestion de la communication en temps de pandémie. Qu’arrivera-t-il une fois la COVID-19 transformée en mauvais souvenir ? Le premier ministre parviendra-t-il à calmer la rage qui couve ?

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Les premiers ministres québécois et ontarien, François Legault et Doug Ford, en septembre dernier

En Ontario, devant une élite intellectuelle consternée, le conservateur Doug Ford, frère et complice de feu Rob, a remporté les plus récentes élections avec 40 % des voix. Comme François Legault, comme Boris Johnson en Angleterre, comme Jason Kenney en Alberta, Ford est un populiste. Il serait incorrect, injuste et démagogique de les qualifier d’émules de Donald Trump. Ils ont toutefois en commun d’avoir réussi à harnacher la frustration ressentie par une population furieuse, rongée par l’inquiétude et l’incompréhension.

Les partis s’inspirant du libéralisme se condamnent à la marginalisation s’ils ne parviennent pas à se brancher à cette grogne. Le défi est de le faire sans sacrifier leurs principes. Il leur faut aussi relever ce défi en faisant le pont entre les différentes communautés du pays, en recherchant l’unité plutôt qu’en misant sur la division.

On n’a qu’à observer ce qui se passe à Ottawa pour réaliser l’immensité de la tâche dans un grand pays comme le Canada.

C’est le test que les démocrates américains sont en train d’échouer lamentablement, en s’obstinant à tenter de destituer Donald Trump à quelques jours de son départ, alors qu’il est plus affaibli que jamais. L’heure est aux tentatives de réconciliation, comme l’a souligné le président désigné, dont le propre parti est en train de saper les efforts.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau

Dans un essai récent sur l’avenir du libéralisme (Prospect Magazine), le professeur Timothy Garton Ash, de l’Université d’Oxford, appelle les libéraux à « s’attaquer aux échecs majeurs de ce qui a passé pour le libéralisme au cours des 30 dernières années ». Il déplore, en particulier, la défense aveugle d’un libéralisme économique à tout crin. Ash souligne aussi combien les libéraux, naturellement centrés sur la protection des droits des minorités, « ont échoué à comprendre que ce que les premiers multiculturalistes croyaient constituer des majorités sûres d’elles-mêmes, que ces majorités se sentaient maintenant menacées dans leurs propres identités ».

Le développement économique et la défense des libertés individuelles ont été au cœur de l’« idée libérale » des dernières années. Mais le monde a changé et les libéraux doivent, comme ils l’ont toujours fait, ajuster leur philosophie et leur discours pour qu’ils redeviennent originaux, pertinents et authentiques, c’est-à-dire ancrés dans leurs valeurs profondes. La colère ne s’évaporera pas. Quelle sera la réponse des libéraux ?