L’épreuve phare des Jeux olympiques regroupe les meilleurs coureurs en endurance au monde. Leur but : parcourir la distance de 42,2 km dans le temps le plus bref. Depuis plusieurs semaines, nos dirigeants répètent que le marathon tire à sa fin, qu’il ne reste plus que quelques kilomètres à parcourir. Je crois que cette comparaison est mal avisée et démontre malheureusement notre manque de préparation à cette épreuve.

Denis Soulières Denis Soulières
Hématologue et oncologue médical, Centre hospitalier de l’Université de Montréal

Un marathon se veut l’aboutissement de mois, voire d’années de préparation, que l’on soit amateur ou professionnel. Pour se faire, il faudra courir parfois vite, parfois plus lentement, varier les distances quotidiennes, augmenter le volume de kilomètres parcourus à chaque semaine, parcourir de longues distances de façon répétée pour s’approprier le rythme du marathon, apprendre sa vitesse personnelle, gérer son effort en fonction de ses capacités, de sa fréquence cardiaque, en évitant les blessures et en renforçant les muscles plus faibles. Il y a donc tout ce travail personnel qui est essentiel au fait de parcourir un marathon.

Mais la pandémie qui s’est amorcée en 2020 n’est pas un marathon individuel, c’est un marathon collectif. Ainsi, on souhaite voir le plus de gens franchir la ligne d’arrivée. Ce n’est pas un championnat qui vise à décorer les plus rapides, c’est un moment de participation obligée qui devrait être une source de fierté de chacun et de la société. Par contre, avons-nous l’entraînement personnel pour ceci ? Avons-nous l’entraînement collectif pour réussir ensemble ?

Force est de constater que nous échouons et que notre préparation n’était pas à la hauteur. Il nous faut l’avouer, sans chercher à jeter la pierre aux responsables. À la ligne d’arrivée, il manquera au-delà de 8000 personnes. Le Québec à cet égard fait mauvaise figure avec la mortalité la plus élevée de toutes les provinces canadiennes. Depuis septembre, seule l’Alberta a un taux supérieur au Québec. Il n’y a pas de quoi prétendre que l’on fait bien.

Chaque marathon a son lot de victimes qui ne peuvent rallier l’arrivée, mais il semble que le marathon entamé au Québec laisse plus de gens pour compte…

Connaître le chemin

Préparer un marathon, c’est aussi connaître et s’approprier la route à faire. Rares sont les parcours qui sont uniquement plats. Il y aura un dénivelé qu’il faut savoir prévoir. On ne peut aller aussi vite en montant sans compromettre notre endurance pour les futurs kilomètres. De même, on ne peut trop accélérer en descente de crainte de taxer les muscles. Même en présence d’une courbe aplatie, il faut craindre. Le faux plat, soit monter sans trop le voir, cause aussi de l’épuisement si on ne jauge pas la vitesse, si on ne respecte pas sa fréquence cardiaque. Le parcours d’une pandémie n’est pas tellement différent, il faut simplement des experts pour l’étaler et le présenter.

La crainte de chaque coureur, c’est de frapper le mur, l’incapacité d’avancer quand tout craque. Ce mur survient généralement entre 30 et 38 kilomètres parcourus. Rien n’y fait. Le découragement est total, le psychologique ne peut plus stimuler le physique à poursuivre sa lancée. Combien de Québécois en sont là actuellement ?

Les qualités du marathonien

Le marathon a cela de bien pour l’athlète qui décide de l’affronter, c’est qu’il oblige à une discipline, à une rigueur, à prendre soin de soi pour réaliser le temps voulu et la distance exigée. Face à la COVID-19, il faut se demander si nous respectons individuellement les règles imposées pour éviter la transmission du virus et se questionner sur notre capacité collective à prendre les bonnes décisions en temps opportun. De plus, la pandémie n’est malheureusement pas qu’un marathon, parce que la distance n’est pas définie, et que l’endurance dont nous devons faire preuve doit être supérieure à celle qui s’impose pour 42,2 km.

Les qualités des dirigeants

L’exigence envers les politiciens se mesure donc ainsi : sauront-ils entraîner et diriger une population pour que le plus grand nombre finisse cette épreuve d’endurance ? Je ne doute en rien de la bienveillance de nos dirigeants et de leur volonté à vouloir bien faire, mais je ne suis pas convaincu qu’ils possèdent tous les atouts essentiels pour favoriser que le plus de médailles de finissants soient distribuées à la fin de l’épreuve.

Les entraîneurs d’athlètes qui courent le marathon, à titre d’amateurs ou de professionnels, sont généralement d’anciens coureurs qui ont suivi des formations, qui vont suivre pendant des années leurs poulains pour les préparer au jour J. Pouvons-nous en dire autant de nos dirigeants ? C’est en forgeant que l’on devient forgeron. Devient-on compétent à diriger les destinées d’une nation parce que l’on gagne une élection ?

La préparation d’un peuple demande que l’on ne voie pas le marathon ou quelque autre évènement qui exige de l’endurance que comme une épreuve, mais un défi qui nous permet de grandir. C’est d’ailleurs un grand marathonien, Emil Zatopek, qui a dit : « Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon. »

On ne change pas sa vie du jour au lendemain. On n’entraîne pas un peuple dans un marathon sans en connaître les exigences. Le marathon n’est pas une course comme les autres. Il faut la respecter, la gérer. Ne devrions-nous pas nous doter des capacités pour prendre le départ ensemble ?