Je lisais ce gazouillis du ministre de la Santé du Québec, bien au chaud dans mes pyjamas rouges des Fêtes, le café fumant et le bébé babillant accoté sur moi : « Soyons tous solidaires encore pour quelques mois. » Tout est là. Dans ces quelques mots évidemment bien intentionnés, écrits sans arrière-pensée machiavélique, ça va de soi, ça me sautait néanmoins aux yeux : avoir hâte à un retour à la normale, c’est avoir hâte à la fin d’un Québec solidaire.

Jérémie McEwen Jérémie McEwen
Essayiste et chroniqueur

Je me rappelle cette campagne de publicité des supermarchés IGA en avril dernier, qui avaient troqué leur slogan « Vive la bouffe » pour « Vive la solidarité ». Je me rappelle que je trouvais ça profond, voir cette pub dans ma télé me portait à me questionner sur un monde en mutation rapide sous mes yeux, il y avait tout un horizon à penser, à construire, à vivre. Nous étions, plus que depuis très longtemps, tous dans le même bateau, naviguant dans la brume épaisse.

Mais ça devient clair aujourd’hui, aller à l’épicerie ne pouvait être que pour un court laps de temps une affaire belle de communauté, le nouveau slogan a fait son temps, c’est le lot de tous les slogans, la campagne publicitaire a pris fin, et dans les allées du Provigo entre Noël et le jour de l’An, j’ai plutôt entendu sur les haut-parleurs ce message, à savoir que même si on fêtait chacun de son côté cette année, il ne fallait certainement pas se priver de quoi que ce soit.

Voilà, me suis-je dit, c’est fait : nous, Québécois, semblons avoir atteint la limite existentielle de notre rapport au souci du collectif, cette limite devenait claire alors que sur les haut-parleurs on frôlait la contradiction logique, soit celle d’un festin où il y a tout comme d’habitude, mais pour rien que trois convives. Non, ce n’est pas possible que nous ne nous privions de rien, si nous voulons être présents les uns pour les autres. Non, la solidarité ne devrait pas avoir de compte à rebours étampé dessus.

2021, pour le meilleur et pour le pire

Je persiste à croire que cette infâme année 2020 a montré ce que le Québec avait de plus beau, en termes de souci d’autrui de base et de preuve implacable de la nécessaire implication politique de chacun. Autant dans le discours des autorités publiques que dans sa chambre d’échos médiatique, autant dans la vie quotidienne du citoyen ordinaire à l’épicerie que dans les relations familiales immédiates, l’année 2020 nous a ramenés au fondamental, elle nous a poussés à vouloir être bons, meilleurs ensemble, elle a montré de quoi nous étions tissés, dans nos beaux tricots comme dans nos trous aux coudes.

Hélas, oui hélas, 2021 semble s’annoncer comme l’année du retour à la normale, pour le meilleur et pour le pire, où chacun vit sa vie sans connaître le nom de son voisin, sans se soucier d’appeler ses proches rien que pour savoir s’ils vont bien, l’isolement qui resserre de 2020 laisse doucement place à l’atomisation qui fragmente de 2021.

Depuis le début décembre, avec les annonces d’arrivées de vaccins, l’augmentation des nombres de morts et d’hospitalisés quotidiens semble avoir de moins en moins d’impact sur les comportements des Québécois. Malgré l’exaspération des chroniqueurs et des ministres, on n’y croit plus, on change le poste et on rigole sur la plateforme Yoop, tel député du gouvernement qui titube dans l’indifférence au bar, tel député d’opposition qui sacre son camp jusqu’au printemps, ce discours du souci d’autrui pandémique devient ce qu’il a peut-être toujours été, qu’un discours, du vent pour rallier la plèbe ; oui, quelque chose qui ne dure que neuf mois.

J’aimerais parfois que nous retournions à avril, du moins dans nos attitudes de souci et de bienveillance, mais je sais que c’est foutu. J’aimerais que la pandémie ne se solde pas en un autre échec du social et une énième victoire du pharmaceutique, mais je suis en voie d’être déçu. J’aimerais dire que 2020 nous a donné quelque chose de durable, un élan de quelque chose, mais j’en doute de plus en plus.

La solidarité, la vraie, n’est pas une affaire de « quelques mois », monsieur le ministre. Elle est un travail constant de notre souffle commun et une orientation permanente de l’âme ; pas une affaire réglée rapidement dans l’efficacité des chiffres et des graphiques. La solidarité ne donne pas de résultats, elle est en ce sens comme la bouffe, tiens, puisque chaque repas ne règle la chose que pour un temps, et la faim, qui est une grande partie de ce que nous sommes, devrait nous unir chaque jour, bien au-delà du temps d’une crise.