Nous sommes professeures d’université en éducation. Nous sommes préoccupées par les dernières décisions prises en ce qui a trait à l’éducation.

Marie-Odile Magnan, Geneviève Audet, Corina Borri-Anadon et Mélanie Paré
Respectivement de l’Université de Montréal, de l’Université du Québec à Montréal, de l’Université du Québec à Trois-Rivières et de l’Université de Montréal

Depuis le début de la crise, la santé prime sur les droits individuels et collectifs. Le droit à l’éducation a été mis de côté dans les derniers mois et les conséquences de cette mise entre parenthèses seront importantes sur tous les acteurs qui forment l’école québécoise : élèves, enseignants, directions, professionnels, personnel de soutien, parents, communauté. Le système éducatif dans son ensemble se trouve fragilisé après un arrêt de plusieurs semaines dans l’ensemble du Québec, et davantage pour la grande région montréalaise.

Nous sommes particulièrement inquiètes pour les élèves du primaire et du secondaire dont l’expérience scolaire est marquée par divers types d’inégalités.

Des inégalités socioéconomiques, notamment l’accès aux technologies et leurs conditions d’utilisation, l’accompagnement des parents, l’espace physique dans un logement pour pouvoir bénéficier de conditions favorisant l’apprentissage ; les inégalités liées aux aptitudes scolaires, à la connaissance de la langue de scolarisation et du fonctionnement de l’école ; les inégalités amplifiées par des structures éducatives déjà inégales, notamment la variabilité du soutien offert aux élèves fréquentant une école privée par rapport à une école publique et au sein même d’une commission scolaire, ne reposant bien souvent que sur les dispositions individuelles des enseignants, etc.

Des familles montréalaises qui n’ont eu aucun contact extérieur depuis de début du confinement se trouveront isolées pour encore plusieurs semaines, alors que le premier ministre a annoncé que les écoles montréalaises resteraient fermées au moins jusqu’à la rentrée de l’automne. Bref, d’énormes disparités sont observées et seront exacerbées dans les prochains mois.

Bien que l’on s’entende sur le fait que tous ces enfants et adolescents aient besoin qu’on les soutienne dans leur développement langagier, affectif, cognitif, moteur et social, on peut douter qu’ils puissent en bénéficier. Sans l’école pour jouer son rôle de socialisation et de correcteur des inégalités, le soutien des parents et les ressources aux apprentissages varieront énormément d’un élève à l’autre.

La possibilité d’un enseignement partiel « offert à distance » pour les élèves du secondaire en septembre nous alerte au plus haut point.

Qu’adviendra-t-il des taux de décrochage, de la motivation à poursuivre des études ? Qu’adviendra-t-il des élèves de première secondaire qui devront s’adapter à un nouveau niveau éducatif sur Teams ou sur Zoom ? Toute une génération sera sacrifiée par cette crise, mais elle sera sacrifiée inégalement selon l’énorme disparité des ressources entre chaque enfant, entre chaque élève. Qu’adviendra-t-il de ce Québec « fou de ses enfants » ? Les conséquences à long terme sur les iniquités touchant la jeunesse au Québec doivent être considérées dans la balance des décisions à venir.

Confusion au Ministère

La façon dont cette crise a été gérée jusqu’à maintenant ne nous semble pas refléter l’importance et la reconnaissance que la société québécoise accorde au droit à l’éducation. Il est difficile de saisir les raisons qui ont poussé le ministère de l’Éducation à réserver seulement l’ouverture des écoles au primaire. Difficile aussi de comprendre les attentes du Ministère vis-à-vis des ressources mises à la disposition des familles, comme si l’éducation pouvait se réduire à la réalisation d’exercices décontextualisés à la maison, comme si l’on s’attendait à ce que les parents puissent agir comme enseignants alors qu’ils travaillent ou qu’ils ne peuvent pas prendre ce rôle.

Enfin, parmi tous les messages contradictoires envoyés par le ministre de l’Éducation aux familles, aux élèves et au personnel, nous déplorons la situation des enseignants résidant dans la région du Grand Montréal et ayant à établir et à maintenir un lien significatif avec leurs élèves alors qu’ils demeurent confinés.

Nous suggérons fortement au ministre de l’Éducation de mobiliser les chercheurs et acteurs du monde de l’éducation au moment de prendre des décisions si cruciales afin de concilier au mieux la santé publique et le droit à l’éducation. Une foule d’actions peuvent déjà être mises en place, particulièrement dans la région montréalaise, mais également à l’échelle de la province pour les jeunes du secondaire : trouver et rejoindre les familles isolées ; s’assurer que toutes les familles soient équipées d’ordinateurs ou de tablettes et qu’elles bénéficient d’une connexion internet suffisante ; mobiliser davantage d’agents de soutien aux collaborations école-familles (notamment immigrantes) ou d’intervenants scolaires communautaires ; soutenir les enseignants dans le développement de leurs compétences en télé-enseignement pour les prochaines semaines et pour la rentrée en septembre afin qu’ils puissent dispenser un enseignement socialement et culturellement pertinent ; laisser les élèves fréquenter l’école une journée sur deux afin de rendre possibles les interactions entre eux en groupes plus petits ; demander aux titulaires de classe et aux étudiants stagiaires en éducation de joindre directement et fréquemment élèves et parents afin de maintenir un lien en ce temps de crise, notamment dans le cas des élèves vivant des transitions (primaire-secondaire, classe d’accueil-classe ordinaire) ; soutenir les interventions des organismes du milieu culturel auprès des familles, etc.

Nous demandons donc au premier ministre et au ministre de l’Éducation de prioriser, autant que faire se peut, le droit à l’éducation dans les décisions qui seront prises dans les prochains mois, dans les prochaines années, et ce, dans une perspective d’équité et de justice sociale.

L’éducation est un droit fondamental inscrit dans plusieurs chartes et conventions internationales dont le Canada est signataire. Le plein exercice de ce droit exige une mobilisation collective et des mesures de protection sociale urgentes ; il s’agit d’un droit permettant à chacun l’exercice de tous ses droits.