Dans le cadre des dernières élections fédérales, le Parti libéral a promis d’interdire toutes les armes d’assaut semi-automatiques de style militaire, comme l’AR-15, et de racheter celles achetées légalement actuellement en circulation. Toutefois, pendant que le gouvernement interdisait 1500 modèles le 1er mai dernier, il semblait simultanément reculer sur sa promesse, alors que certaines autorités gouvernementales avaient indiqué que le programme de rachat inclurait l’option pour les propriétaires actuels de conserver leurs armes nouvellement prohibées – bien que leur usage, leur transport et leur vente seraient interdits.

Nathalie Provost et Heidi Rathjen
Respectivement diplômée de Polytechnique et survivante du féminicide du 6 décembre 1989, et diplômée de Polytechnique et coordonnatrice de PolySeSouvient

Pour ceux d’entre nous ayant lutté pendant des décennies pour interdire les armes d’assaut, un programme de rachat qui offre des droits acquis est presque équivalent à aucun programme de rachat. En effet, des milliers d’armes à feu ayant bénéficié de clauses « grand-père » des années 90 demeurent encore en circulation aujourd’hui. Sans rachat obligatoire, des dizaines de milliers d’armes de type militaire resteront entre des mains privées pendant des générations et, avec eux, leurs risques inhérents pour la sécurité publique.

Les libéraux ont non seulement été élus en promettant de racheter toutes les armes d’assaut existantes, mais un nouveau sondage d’Environics Research réalisé pour le compte de PolySeSouvient montre qu’aujourd’hui même la majorité des Canadiens (61 %) veut que le gouvernement libéral respecte cette promesse électorale. L’appui est majoritaire, autant dans les régions urbaines (62 %) que dans les régions rurales (55 %), et près de la moitié (46 %) de ceux qui vivent dans un foyer détenant une ou plusieurs armes à feu appuient également un programme de rachat obligatoire.

L’automne dernier, de nombreux survivants et familles de victimes ont appuyé les libéraux lors des élections précisément parce qu’ils avaient fait une promesse très forte et très précise concernant les armes d’assaut, spécifiant notamment le retrait de celles présentement en circulation, comme l’ont fait l’Australie et la Nouvelle-Zélande. En matière de sécurité publique, il existe un monde de différence entre une interdiction totale et une interdiction incomplète.

Revenir sur la promesse de retirer les armes d’assaut existantes serait aussi une grande victoire pour le lobby des armes, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, avec un nombre important d’armes d’assaut détenues par leurs propriétaires actuels, il sera plus facile pour un prochain gouvernement de renverser l’interdiction. Plusieurs candidats à la chefferie du Parti conservateur ont déjà promis d’annuler la mesure, dont les coureurs de tête, Peter Mackay et Erin O’Toole. C’est la raison derrière les directives des lobbys proarmes à leurs membres, soit « gardez vos armes » et « demeurez patients ».

Deuxièmement, permettre la détention des armes d’assaut en vertu de clauses de droits acquis inciterait les propriétaires actuels à les garder et à soutenir les groupes proarmes les plus extrémistes, c’est-à-dire ceux qui défendent les intérêts des manufacturiers d’armes d’assaut, des collectionneurs et des tireurs « tactiques » qui profitent de la vente ou qui font usage des armes de style militaire. Ces lobbys continueront donc d’être bien financés, seront davantage énergisés et poursuivront leurs efforts en vue de normaliser la possession privée des armes d’assaut ainsi que l’idéologie américaine « à la NRA » qui s’y rattache.

Clore le débat

Enfin, maintenir la possession d’armes d’assaut garantit pratiquement que ce débat ne sera jamais clos. Les libéraux continueront à être critiqués pour n’avoir pas accompli la tâche alors qu’ils en avaient l’occasion, et les conservateurs continueront à être aux prises avec une base proarmes particulièrement extrémiste qui contraint chaque nouveau chef à soutenir une position répréhensible aux yeux de la plupart des Canadiens. Il nous semble que clore ce débat une fois pour toutes serait bénéfique pour l’ensemble des partis politiques. Mais cela n’aura pas lieu avant la mise en place d’une interdiction complète et définitive des armes d’assaut au Canada.

Bien que nous appréciions énormément les progrès concrets du gouvernement Trudeau sur la question des armes d’assaut, nous l’exhortons à ne pas reculer sur le programme de rachat obligatoire qui nous a été promis, ainsi qu’à tous les Canadiens. Comme l’a fait remarquer le ministre de la Justice lui-même, les armes conçues pour les champs de bataille n’ont pas leur place dans nos rues et nos communautés. Nous sommes entièrement d’accord. Nous attendons maintenant du gouvernement qu’il agisse de manière cohérente et qu’il protège véritablement les Canadiens de ces armes de guerre.