Dans sa récente chronique publiée dans Le Devoir et intitulée « Le masque », Francine Pelletier a réussi à atteindre des sommets inégalés sur le chemin du communautarisme et de la rectitude politique complaisante envers la mouvance islamique.

André Lamoureux et Michèle Sirois
Respectivement politologue à l’UQAM et anthropologue et militante féministe

Selon l’auteure, il n’y aurait pas de différence notable entre le port d’un masque pour motif de sécurité et d’urgence sanitaire, privilégié autant par les hommes que les femmes, et le fait d’arborer un voile islamique, dicté seulement aux femmes en vertu de préceptes politico-religieux. En interdisant le port de signes religieux aux enseignants en vertu de la Loi sur la laïcité de l’État tout en favorisant le port de masques dans le cadre de la pandémie de COVID-19, le gouvernement Legault pratiquerait une politique contradictoire. Selon l’auteure, il porterait atteinte à une « minorité religieuse » (les femmes voilées) selon la règle de deux poids, deux mesures, comme en France.

Comment ne pas voir en cette tirade une déconnexion de la réalité politique et sociale marquée par la montée des intégrismes religieux dans le monde, notamment du côté de l’islam ?

Où est la contradiction ?

Comment peut-on évoquer une contradiction entre la promotion auprès de la population du port d’un masque pour se protéger d’un virus et l’interdiction des signes religieux pour les agents de l’État ? Dans le cas du masque, il s’agit d’un enjeu de santé et de sécurité publique, point à la ligne. Ça concerne tout le monde, pas seulement les femmes voilées. C’est aussi une décision légitime qui bénéficie d’un large assentiment, ce qui n’est évidemment pas le cas pour le voile islamique. À l’article 9, la Loi stipule clairement la possibilité pour une personne de travailler à visage couvert « en raison d’un motif de santé, d’un handicap ou des exigences propres à ses fonctions ou l’exécution de certaines tâches ». Il n’y a donc pas de contradiction avec la laïcité.

Francine Pelletier explique être au courant du contenu de ladite loi, mais elle rétorque que « plus les visages masqués tapisseront les rues, moins l’interdiction des signes religieux aura un sens ». Comme si la COVID-19 s’installait dans nos vies en permanence et que le nombre de masques utilisés ferait disparaître par magie la profonde différence entre une protection sanitaire et la propagation d’un marqueur d’une idéologie politico-religieuse ! De la part d’une chroniqueuse qui se dit avertie et féministe, peut-on vraiment parler de professionnalisme et de rigueur ? C’est proprement inquiétant.

Le voile comme symbole de ségrégation sexuelle

Francine Pelletier explique que le voile islamique ne serait qu’une « pratique d’une minorité religieuse » et que le port du niqab et de la burqa relèveraient tout bonnement d’un « comportement vestimentaire de simples citoyennes ». Bref, tout cela procéderait d’une « croyance religieuse sincère », un argument qu’on a malheureusement déjà entendu du côté de la Cour suprême du Canada qui, en décembre 2012, a avalisé le fait qu’une femme puisse porter un voile intégral devant les cours de justice.

Le voile islamique, quel qu’il soit, demeure un symbole de ségrégation sexuelle envers les femmes, un instrument de contrôle du corps et de la sexualité des femmes. Il a été imposé historiquement par certains califats et est aujourd’hui promu notamment par les intégristes.

Le voile n’est donc pas une prescription coranique ni l’expression d’une plus grande piété ou pudeur. Dans tous les régimes fondés sur la loi islamique, le port du voile procède d’une obligation sociale le plus souvent dictée par l’État. C’est le cas en Arabie saoudite, au Pakistan, en Iran, au Yémen et au Soudan. Les femmes qui s’y opposent sont le plus souvent violentées, même au prix de leur vie. C’est pourquoi les prétendus choix individuels des femmes doivent être replacés dans leur cadre d’ensemble. En d’autres mots, derrière des choix en apparence individuels se profilent toujours les influences générées par la socialisation, la famille, les idéologies dominantes et l’État.

Le niqab, la burqa et la dignité des femmes

Prétendre que le port du niqab ou de la burqa procède d’un choix religieux est pour le moins invraisemblable. Ce sont des étendards des tendances sectaires et oppressives de l’islam, voire les salafistes, les wahhabites ou les intégristes chiites. Toute femme qui entrait à Raqqa, en Syrie, sous l’égide de l’État islamique devait porter le niqab. C’était un ordre, pas un choix. Tout refus entraînait la peine capitale. Le niqab est par ailleurs très souvent le symbole d’un engagement combattant. Zineb Rhazoui (ex-journaliste de Charlie Hebdo) a récemment souligné devant le Sénat français que l’histoire contemporaine de l’islamisme démontre que les femmes musulmanes intégristes ne sont pas nécessairement vertueuses. En l’occurrence, nombre d’entre elles ont participé aux exactions de l’État islamique en Irak, en Syrie ou en Libye.

L’essence du niqab et de la burqa, c’est l’asservissement et l’avilissement total de la femme.

Au cours des dernières années, plusieurs jugements de cour en Europe ont d’ailleurs retenu le motif d’atteinte à la « dignité des femmes » pour justifier l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, que ce soit en France ou en Belgique. Dans le cas de la loi québécoise, le motif « d’atteinte à la dignité des femmes » n’est pas explicitement indiqué dans l’énumération des motifs obligeant la prestation ou la réception de services publics à visage découvert. Il aurait certainement dû l’être ! Déjà, le principe d’égalité entre les hommes et les femmes est stipulé dans la Loi, le respect de la dignité des femmes étant très lié au principe d’égalité.

Pour toutes ces raisons, la piste de réflexion proposée par Francine Pelletier est d’un illogisme incompréhensible. Elle dénote une approche victimaire faussée en embrassant aveuglément une vision islamiste, en porte-à-faux avec les aspirations laïques d’une vaste majorité de la population québécoise.