« Les 12 mots les plus terrifiants de la langue anglaise sont : “je fais partie du gouvernement, et je suis là pour vous aider.” » L’ancien président des États-Unis Ronald Reagan a prononcé cette fameuse phrase en 1986, longtemps avant la pandémie de COVID-19. C’est un de mes héros politiques, mais je me demande s’il aurait dit la même chose aujourd’hui, alors que l’État occupe une place centrale dans la lutte contre le virus ?

Tasha Kheiriddin Tasha Kheiriddin
Fondatrice et PDG, Ellipsum Communications

Selon une enquête menée auprès de 13 200 personnes dans 11 pays par le cabinet de relations publiques Edelman, la confiance dans le gouvernement est à son plus haut niveau depuis 20 ans. À l’échelle mondiale, il a augmenté de 11 points, à 65 %. En revanche, le secteur privé prend toute une raclée. Alors que 47 % des personnes interrogées pensent que les dirigeants politiques nationaux font un travail remarquable pour lutter contre la crise, seulement 29 % des répondants pensent que les PDG et les chefs d’entreprise en font autant.

Les partisans du gros gouvernement salivent à la vue de ces chiffres. Ils envisagent un avenir de grands programmes, tous plus structurants les uns que les autres : des économies vertes, un revenu de base universel, des maisons de soins de santé gérées uniquement par l’État. On ne peut pas faire confiance au secteur privé, se disent-ils. Si seul l’État est aux commandes, tout devient possible. Désolé camarades, mais cet avenir risque de ne pas se réaliser.

PHOTO ÉRICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

L’assemblée nationale du Québec

La vague de confiance actuelle en l’État pourrait bien être de courte durée. Car le véritable défi pour les gouvernements ne réside pas dans l’interruption de l’économie, mais dans sa relance. C’est là que les impacts de leurs décisions politiques commenceront à jouer – et seront jugés par leurs électeurs.

Et lorsque les choses tournent mal, ces derniers sont prompts à sortir les couteaux. Prenez le premier ministre du Québec, François Legault. Pendant les six premières semaines de la pandémie, il a obtenu la cote d’approbation la plus élevée de tous les premiers ministres du Canada. Même avec une crise horrible dans les CHSLD de la province, il ne pouvait rien faire de mal – jusqu’à ce qu’il commence le déconfinement de la société. Le retour en classes, le port des masques, le Grand Montréal contre les régions : toute décision divise. La cote de popularité de M. Legault a commencé à glisser et elle entraîne, avec elle, la crédibilité de l’intervention de l’État.

La même situation se produit au niveau fédéral. La lune de miel du premier ministre, Justin Trudeau, se dissipe alors que son gouvernement consacre d’importantes sommes d’argent aux programmes, sommes qui incitent certains à ne pas retourner au travail. M. Trudeau hésite également à rouvrir complètement la frontière avec les États-Unis, l’une des questions les plus importantes pour le premier ministre. Si les cas d’infection devaient augmenter après sa réouverture, il y aurait un prix politique à payer.

Des conflits similaires se déroulent partout dans le monde. Au Royaume-Uni, les gouvernements du Pays de Galles, de l’Écosse et de l’Irlande du Nord résistent à l’appel de Londres de mettre fin aux ordonnances de confinement à domicile, et la popularité du gouvernement de Boris Johnson en souffre. En France, le déconfinement a opposé l’État à l’Église catholique, un tribunal ordonnant maintenant à Emmanuel Macron de publier des directives sur les services religieux. Aux États-Unis, la pandémie s’est intensément politisée, le président, Donald Trump, exhortant les manifestants qui occupent les assemblées législatives de leur État à réclamer la fin des confinements.

Il y a aussi la question des finances. Combien d’argent restera-t-il aux gouvernements pour financer un revenu de base universel ? Les entreprises à court de liquidités passeront-elles au vert lorsque les combustibles fossiles sont offerts à des prix défiants toute concurrence ? Et serait-il logique que les gouvernements prennent complètement en charge des services tels que les soins de longue durée alors qu’ils faisaient déjà face à des déficits avant la pandémie ?

Quant aux politiciens surfant sur une vague de popularité pandémique, les récits appelant à la prudence abondent. Extrêmement populaire pendant la Seconde Guerre mondiale, le premier ministre britannique, Winston Churchill, est tombé en disgrâce après la fin des hostilités. En 1998, le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, a reçu des éloges – et a atteint des cotes de popularité très élevées – pour sa gestion de la fameuse tempête du verglas, et bien qu’il ait été réélu à la tête d’un autre gouvernement majoritaire lors des élections subséquentes, il a obtenu moins que les libéraux au vote populaire et a démissionné deux ans plus tard.

Alors, qu’aurait dit Reagan en 2020 du rôle de l’État ? Probablement que grand n’est pas toujours mieux. Moins l’État prend du poids pendant les bons moments, plus il aura des poches profondes lorsque les temps seront difficiles. Et même si le gouvernement est utile en cas de crise, cela n’en fait pas nécessairement votre meilleur ami à vie.