Les applications mobiles conçues pour soutenir les mesures de lutte contre la propagation du nouveau coronavirus soulèvent les passions au Québec et ailleurs dans le monde.

Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie à l’Université Laval et président de la Commission de l’éthique en science et en technologie

Au Québec, on sait qu’une dizaine de groupes ont soumis au gouvernement des propositions d’application mobile ayant différentes finalités. Celle dont on parle le plus est développée par le renommé chercheur en intelligence artificielle Yoshua Bengio et son équipe à l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila).

Il est difficile pour les non-initiés de s’y retrouver tant le débat est polarisé.

Bien que cela ne soit pas facile, je vais tenter d’éviter le sophisme, qui consiste à présenter un contraste entre deux positions extrêmes et caricaturales afin de donner à la mienne un air de modération et de raisonnabilité.

Le technosolutionnisme

D’un côté, ce que le chroniqueur du Guardian Evgeny Morozov a appelé le « technosolutionnisme » consiste à présenter les innovations technologiques comme des réponses nécessaires ou particulièrement efficaces à des problèmes sociaux complexes et persistants.

On peut penser, par exemple, à la décision de miser sur les technologies de l’information pour contrer le décrochage scolaire ou sur l’internet des objets pour décongestionner les grandes villes. Au mieux, il s’agit de réponses utiles mais très incomplètes aux problèmes identifiés. Au pire, les technologies aggravent le problème ou produisent des effets secondaires indésirables.

Le technosolutionnisme est souvent le fait de chercheurs et d’ingénieurs qui pensent que leur expertise technoscientifique propre est particulièrement pertinente eu égard au problème social identifié. Comme le veut l’adage, lorsque l’on a un marteau dans les mains, tout ressemble à un clou.

Le catastrophisme

De l’autre côté, les critiques des solutions technologiques sont parfois incapables d’admettre que la technologie proposée puisse contribuer positivement à la résolution du problème identifié. Leur analyse porte entièrement sur les risques engendrés par l’utilisation de la technologie.

Lorsqu’il s’agit des technologies numériques, les exaspérantes références à Big Brother ou à la société du contrôle et de la surveillance thématisée de façon hyperbolique par Michel Foucault sont autant de spasmes de la pensée. Les risques – la plupart du temps bien réels – de violation de la vie privée, d’exclusion, de discrimination et de stigmatisation sociales sont savamment détaillés, alors que les bénéfices éthiques probables de l’utilisation de la technologie sont occultés. Or, une évaluation éthique en bonne et due forme exige une comparaison entre les effets positifs et négatifs d’une solution technologique.

L’application du Mila

Valérie Pisano et Yoshua Bengio étaient à Tout le monde en parle dimanche pour présenter l’application mobile d’évaluation du risque individuel d’infection développée par le Mila. Grâce à l’excellente réputation de Bengio et du Mila, leur projet jouit d’une grande visibilité depuis que le chercheur a annoncé qu’il développait une application à la fin du mois de mars.

L’application, si elle est déployée, permettra aux téléphones qui en sont dotés de s’échanger des données via le protocole Bluetooth. Ainsi, si j’ai été à proximité d’une personne qui a été déclarée positive au SARS-CoV-2, l’application recalculera mon score de risque et m’offrira des recommandations afin que je modifie mon comportement en conséquence. Je pourrais ainsi décider de m’isoler et de me faire tester.

Personne ne sait jusqu’à quel point ces recommandations personnalisées feraient une différence dans la transmission du virus. On peut penser que la différence sera mineure pour les personnes qui respectent assez rigoureusement les consignes de santé publique. Après tout, si je croise à plus de deux mètres le chemin d’une personne qui héberge le virus, mon score de risque ne devrait pas nécessairement augmenter. L’application ne sait pas si la personne infectée a toussé en ma direction ou si elle portait un masque. Contrairement à ce que Mme Pisano a affirmé à TLMEP, l’application ne « comprendra » rien ; elle calculera et repérera des corrélations dans les données analysées. 

Les personnes qui respectent moins les consignes sanitaires vont-elles utiliser l’application ?

L’application du Mila fera un pas de plus que celles utilisées ailleurs dans le monde en incorporant un algorithme d’intelligence artificielle qui sera en principe capable de prédire de façon précoce les fluctuations dans le score de risque individuel des utilisateurs. Considérant que des porteurs asymptomatiques du virus peuvent contribuer sans le savoir à sa propagation, cela serait un gain important dans la lutte contre la transmission communautaire. Il convient toutefois de préciser que l’efficacité de l’algorithme prédictif demeure entièrement à démontrer et que l’utilisation de l’intelligence artificielle ajoute des risques éthiques additionnels par rapport aux applications moins ambitieuses.

Préoccupée par les enjeux éthiques que soulève le recours à des applications mobiles d’identification des contacts d’une personne infectée et d’évaluation du risque, la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) a rapidement mis sur pied le 1er avril dernier un comité spécial interdisciplinaire pour analyser les propositions d’application mobile soumises au gouvernement du Québec.* Bien qu’il n’y ait pas de raison de douter de la volonté de bienfaisance du Mila, la CEST n’a pas eu accès, au moment d’écrire ces lignes, aux informations nécessaires à une analyse détaillée du projet.**

Quelle autorité ?

L’un des aspects du projet du Mila dont il faut impérativement débattre est ce que l’on pourrait appeler la philosophie politique sous-jacente aux choix de conception qui ont été faits.

Dans l’entrevue accordée à TLMEP, Mme Pisano et M. Bengio ont dit que le retraçage « manuel » réalisé par les autorités de santé publique des contacts d’une personne infectée était insuffisant, tout en affirmant que leur application ne fournirait aucune donnée à la Santé publique. On ne peut que constater qu’une suspicion envers l’État, le gouvernement ou la Santé publique imprègne le projet. L’application est conçue pour les citoyens, et les données seraient gérées par un organisme à but non lucratif créé par le Mila. Dans le contexte d’une crise sanitaire démontrant l’importance névralgique de la santé publique comme champ de recherche et d’intervention, cette suspicion est-elle justifiée ? Le technosolutionnisme rejoint ici la tendance libertarienne qui anime certains discours catastrophistes.

Le Mila dit attendre l’autorisation du gouvernement pour aller de l’avant, tout en ayant choisi de ne pas mettre son application au service des autorités de santé publique. Le Mila pense pouvoir se porter garant de l’utilité de l’application dans la lutte contre l’épidémie. Cela soulève un enjeu épistémologique important : à qui devrait-on reconnaître l’autorité de concevoir les interventions de santé publique ?

La perspective à long terme

Cela dit, et en réponse aux discours catastrophistes, on peut se demander si la science et la pratique de la santé publique devraient, à moyen et à long terme, se passer entièrement du recours à des applications mobiles permettant d’obtenir des données en grande quantité et d’identifier plus rapidement les personnes potentiellement infectées.

On le sait, il y aura vraisemblablement différentes phases de confinement/déconfinement dans la lutte contre la propagation du nouveau coronavirus et, malheureusement, l’émergence de nouveaux pathogènes demeure toujours possible. Ce faisant, devrait-on se passer d’outils technologiques plus sophistiqués que ceux employés présentement par les autorités de santé publique ? Probablement pas, du moins si des mesures robustes d’atténuation des risques éthiques inhérents au déploiement de telles technologies sont mises en place. Mais c’est aux experts en épidémiologie, en maladies infectieuses et en santé publique de définir les besoins en la matière, et à des experts en éthique indépendants de se pencher sur les risques éthiques.

Mme Pisano et M. Bengio ont dit souhaiter la tenue d’un débat démocratique sur les projets d’application. Le Mila jouit depuis le début de tribunes publiques extraordinaires. Il est maintenant temps que d’autres points de vue, qui ne s’épuisent pas dans le catastrophisme, se fassent entendre.

* La CEST a publié un rapport d’étape proposant cinq conditions d’acceptabilité éthique des projets d’application mobile comme celui du Mila le 22 avril 2020.

** Le « livre blanc » rédigé par le Mila exposant les spécifications de l’application a été acheminé à la CEST et rendu public le 18 mai 2020.