Le système psychiatrique est, par son essence, un lieu de contrôle social, voire de coercition.

Doris Provencher Doris Provencher
Directrice générale, Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ)

Il n’est pas étonnant qu’il y a plus de 30 ans, le législateur ait mis au monde une politique de santé mentale et que des groupes de promotion, de vigilance et de défense des droits aient vu le jour, car les personnes vivant un problème de santé mentale font partie des marginalisés les plus susceptibles de voir leurs droits bafoués.

Or, le Grand Confinement que nous vivons est aussi une forme de contrôle social. Il amplifie ce que les personnes vivaient déjà dans bien des cas, ce qui nous amène à nous interroger sur ses effets sur les personnes citoyennes hospitalisées en psychiatrie, mais aussi celles qui consultent à l’externe et celles qui vivent en ressources de types intermédiaires ou familiales, qu’elles soient sous curatelle ou non.

Voyez-vous, ce qui nous inquiète le plus, à titre de regroupement national d’organismes voués à la promotion, à la vigilance et à la défense des droits en santé mentale, c’est que nous ne savons pas !

En effet, dans la majorité des groupes que nous représentons, les appels reçus depuis le début de la crise sanitaire touchent principalement le droit au logement (c’est le festival de l’éviction sauvage !) et le soutien gouvernemental en période de COVID-19, non pas la santé et les services sociaux comme c’est l’habitude.

Le peu d’échos que nous recevons est préoccupant ; nous sommes inquiets du droit escamoté au consentement libre et éclairé à la médication, d’entraves exagérées à la liberté de circuler, d’accès au cellulaire toujours interdit, de rapides audiences téléphoniques ou en télécomparution pour hospitaliser une personne contre son gré.

C’est à se demander si les personnes concernées ont accès aux coordonnées des ressources communautaires de leur milieu pour recueillir des informations sur leurs droits et recours, mais également sur les ressources qui leur sont accessibles.

Nous espérons que la crise ne laissera pas dans son sillage des personnes surmédicamentées, traumatisées des mesures d’isolement et de contention subies ou bien sans services tant la demande sera forte. Ou encore, que la télécomparution, moyen d’exception, sera perçue comme la panacée, sans consultation des premières personnes touchées.

L’après-COVID-19

Nous souhaitons de tout cœur que nos inquiétudes soient non fondées et que la crise sanitaire amplifie plutôt de bonnes pratiques, comme celles que l’on voit à Baie-Comeau, où les personnes hospitalisées ont accès à leur téléphone cellulaire et que des tablettes ont été mises à la disposition de celles désirant communiquer en visioconférence avec le groupe régional de promotion et de défense des droits en santé mentale.

Car il y aura un après, bien sûr. Un après où il faudra conjuguer avec le niveau d’anxiété de personnes qui n’avaient pas jusqu’à présent été confrontées à des difficultés de santé mentale. Assisterons-nous à la psychiatrisation des effets de la pandémie ?

Et il y a ceux et celles qui voient leur santé mentale se détériorer alors que la préservation de leur équilibre était déjà un défi, car leurs facteurs de protection habituelle se sont effrités. Les groupes d’entraide de notre association, qui cumule un mandat de promotion-vigilance des droits, le constatent de semaine en semaine lors de leurs nombreux appels téléphoniques à leurs membres.

Alors que nous répétons depuis des années que la santé mentale est le parent pauvre de notre système de santé, comment ce dernier pourra-t-il composer avec les enjeux psychologiques accentués par la crise ?

Nous revendiquons depuis longtemps l’accès gratuit à la psychothérapie sans nécessité de diagnostic ; cette recommandation apparaît encore et toujours essentielle dans une optique de réelle prévention. En ce sens, nous réitérons l’importance de la place des organismes communautaires œuvrant en santé mentale, ils sont aux premières loges pour venir en aide aux citoyennes et citoyens de leurs communautés. L’État doit les reconnaître comme partie prenante de la solution.

Droit à la santé

Le droit à la santé suppose de pouvoir accéder en temps opportun à des soins acceptables, abordables et de qualité appropriée. Pour que le droit à la santé soit une réalité, les États doivent créer des conditions permettant à chacun et chacune de jouir du meilleur état de santé possible.

Malheureusement, en temps « normal », les droits des personnes vivant un problème de santé mentale sont trop souvent perçus comme des principes encombrants !

Les ressources membres de notre Association, administrées majoritairement par des personnes directement concernées, seront certainement mises au défi pour composer avec les effets de la crise sur la mise en œuvre des droits et recours. Engagées dans une vigilance proactive et systémique du respect des droits de la personne, elles constitueront un excellent baromètre de l’application du droit à la santé pour les personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale.