Depuis plus de 30 ans, les scientifiques qui s’intéressent au vieillissement tentent de convaincre les décideurs de l’importance de prendre un virage majeur pour mettre en place une société qui tienne compte du vieillissement de sa population. La révolution démographique actuelle appelle à de grandes actions transformatrices.

Sylvie Belleville Sylvie Belleville
Chercheure au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal du CIUSSS-CSMTL et professeure à l’Université de Montréal, et cinq autres signataires*

Remettre les aînés au centre des préoccupations, c’est d’abord reconnaître la diversité dans les trajectoires du vieillissement : un octogénaire en santé n’a pas les besoins d’un septuagénaire vivant avec un stade avancé de la maladie d’Alzheimer ou des incapacités physiques. Reconnaitre cette diversité est nécessaire pour éviter les étiquettes, l’âgisme et la stigmatisation qui en découle.

Par exemple, la recherche a montré que les personnes âgées sont moins préoccupées par les maladies mortelles que par les problèmes de santé qui nuisent à leur autonomie, leur participation sociale et leur qualité de vie, comme les problèmes de mémoire ou les pertes sensorielles. Elles nous l’ont d’ailleurs répété maintes fois en ces temps de pandémie et de confinement : pensez à notre qualité de vie, et intégrez-nous à la conversation.

Écouter ce que les personnes qui vieillissent ont à nous dire concernant leurs priorités et leurs aspirations devrait faire partie de la solution et pourrait en étonner plus d’un. 

Les soins de longue durée

Certes, il faudra transformer en profondeur le modèle actuel des soins de longue durée pour humaniser le soin et la vie dans les CHSLD : améliorer les conditions de travail des préposés et des autres professionnels de santé, repenser les milieux physiques qui sont souvent vétustes et mal adaptés, créer de nouveaux lieux tels que les Maisons des aînés, qui soient accueillants et donnent envie d’y vivre et d’y travailler.

Il faut aussi mettre en place des conditions qui favorisent la santé cognitive et mentale et qui permettent de sortir les personnes de leur environnement afin qu’elles restent ancrées dans la société. Pourquoi les personnes qui vivent en CHSLD ne sont-elles pas davantage dans les milieux publics, au musée, sur les trottoirs ? Tout comme on voit maintenant de plus en plus de personnes avec un handicap physique prendre possession des lieux publics dans des conditions sécuritaires, cela devrait être aussi le cas des personnes très âgées même quand elles ont des handicaps importants. Mieux connaître et reconnaître, c’est aussi contribuer à déstigmatiser et à réduire la peur que suscitent ces conditions.

La recherche et l’innovation 

La réflexion sociétale qui s’amorce ne doit pas se limiter aux structures d’hébergement de longue durée. Il est tout aussi vital d’agir en amont, c’est à dire avant que les personnes ne s’y retrouvent. La majorité des Québécois de 65 ans et plus vivent dans leur domicile et souhaitent y demeurer le plus longtemps possible. Vieillir chez soi pourrait sembler simple, alors qu’en fait les défis sont importants parce que les conditions de santé qui limitent l’autonomie s’accumulent avec l’âge.

Il faut développer des approches pour détecter les conditions qui mettent les aînés à risque et y répondre efficacement, pour permettre aux personnes qui le souhaitent de rester chez elles le plus longtemps possible. 

Dans ce contexte, la recherche et l’innovation doivent faire partie de la solution. Le Québec se targue d’être une société innovante, et il est temps de mettre ces innovations au service des aînés et de ceux qui les accompagnent. La recherche dans le domaine de la santé intègre de plus en plus des patients-partenaires et des proches-aidants pour définir et atteindre ses objectifs de développement de connaissances visant à améliorer les pratiques. Les chercheurs doivent aussi être entendus des instances décisionnelles.

Comme chercheurs en gériatrie et en gérontologie, nous sommes interpelés quant à notre rôle dans cette pandémie et sur la façon dont nous aurions pu contribuer à mettre en place les innovations que nous développons au service de la société. Certaines des innovations que nous développons tardent à franchir les limites des laboratoires. Pourtant, elles auraient pu changer la donne. Par exemple, les innovations en santé numérique auraient pu aider à identifier à distance des personnes à risque, à réduire la détresse des aînés confinés ou à offrir des interventions préventives favorisant la santé physique, psychologique et cognitive. 

La pandémie a permis de diffuser des innovations qui étaient auparavant marginales comme la télésanté et les rencontres familiales par tablette électronique. Pourquoi ne pas équiper tous les aînés d’une connexion internet et des plus récentes technologies numériques si cela leur permet d’être mieux soignés, et de rester actifs et connectés au monde ? Pourquoi ne pas faire bénéficier à tous les soignants de solutions de télésanté ?

En résumé, l’inclusion et le soutien aux personnes âgées doit tenir compte des occasions et des défis que pose le vieillissement, des besoins que les aînés expriment et des avancements technologiques qui émanent de nos laboratoires. L’objectif ultime est de s’assurer que la société se montre inclusive à l’égard des personnes âgées, tire profit de leur expérience tout en étant en soutien à leur santé et à leur bien-être.

* Cosignataires, tous chercheurs du Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal du CIUSSS-CSMTL : Ana Ines Ansaldo, professeure à l’Université de Montréal ; Mylene Aubertin-Leheudre, professeure à l’UQAM ; Nathalie Bier, professeure à l’Université de Montréal ; et Thien Thanh Dang Vu, professeur à l’Université de Montréal et à l’Université Concordia ; et Pierre Rainville, professeur à l’Université de Montréal