Je suis en colère. Depuis deux mois. Ça me réveille la nuit et ça me gâche des jours.

Brigitte Haentjens Brigitte Haentjens
Metteure en scène

Je suis en colère, oui, comme artiste, mais pas seulement, car il est difficile en ce moment de séparer l’art du reste des préoccupations de nos vies. Comment parler de théâtre alors que notre art plonge ses racines vives dans la société et que cette société est malade, confuse et confinée ?

Comme beaucoup de mes camarades, je souffre de l’isolement et de la solitude, sans contacts sinon celui qu’établit l’écran, et à la longue, je ne sais plus vraiment ce sur quoi je travaille, ni avec qui, ni pourquoi, ni pour quand.

Je lis, je réfléchis, je perds de vue le lointain, le futur. Je perds le nord. La salle de répétition, le studio de travail, l’interaction avec les interprètes, les concepteurs, leur présence physique, levain, ferment des arts de la scène, me manquent terriblement. Ça me frustre d’être privée de cette richesse, celle du partage et du raffinement de l’œuvre à faire. Celle de la communion avec la collectivité. Ça me fâche et ça me manque comme au corps exsangue un membre amputé qui gigote encore ou le battement de son cœur, le flot de son sang.

Je suis en colère d’être privée de ma raison d’être et de vivre. De mon identité. Et désolée de l’impuissance dans laquelle nous pataugeons, comme des spectateurs passifs de notre art moribond.

Je suis en colère, oui, car, à l’échelle mondiale, la gestion éclairée, scientifique, rationnelle et empathique de cette crise par le pouvoir politique est loin d’être la règle. L’incompétence, l’improvisation voire les mensonges de nos dirigeants sont plutôt monnaie courante.

Je suis en colère, oui, quand j’entends ce ton paternel avec lequel on nous parle, comme si nous étions des enfants indisciplinés ou des petits vieux endommagés. On nous demande de garder nos distances, on nous prive de nos lieux de travail, on nous enferme, on nous surveille, on nous dénonce, on nous accable. On nous punit éventuellement.

Très bien, les distances, les masques et l’isolement sont sûrement efficaces pour enrayer l’épidémie. La disparition des droits – se réunir, se parler, s’engager, manifester et se serrer les coudes –, nous la subissons comme une punition temporaire, un mauvais moment à passer sans oser imaginer qu’il en restera quelque chose dans l’avenir.

Notre famille, nos amis, nos camarades sont effacés de nos vies.

Nous ne sommes plus autorisés à discuter, critiquer, nous déplacer. Nous ne pouvons pas accompagner nos proches dans la mort et encore moins les enterrer. Nous ne pouvons que nous taire et satisfaire les fonctions biologiques de nos corps : se nourrir, se saouler, déféquer et se coucher. Nous sommes traités comme le petit peuple ignorant que nous acceptons d’être. Nous vivons désormais, comme le dit le philosophe italien Giorgio Agamben, « dans un monde où la seule valeur reconnue est la survie ».

Nous sommes peut-être disciplinés, mais certainement pas engagés dans un projet plus vaste. Nous ne sommes pas mobilisés.

Je suis, comme beaucoup, horrifiée de voir la façon dont nous traitons les personnes âgées, retirées tout simplement de l’espace public. Les vieux ne sont pas protégés du virus, ils ont simplement disparu de la société, condamnés à souffrir et mourir seuls comme des pestiférés. Scandalisée de voir la gratitude qui s’exprime actuellement envers le personnel soignant alors que depuis des décennies nous n’avons pas écouté ses cris. Dépitée de constater qu’après 20 ans de sape du régime public, nous avons fermé les yeux sur tous les signaux d’alarme qui annonçaient pourtant la catastrophe.

Dans la société québécoise en particulier, tout comme dans la société occidentale et capitaliste, nos gouvernements successifs ont éliminé les coûts jugés inutiles sans jamais considérer quel investissement dans l’humanité ils pouvaient représenter.

Nous sommes en guerre, disent certains. Sans autre ennemi que la barbarie des systèmes qui nous contraignent. Nous sommes en guerre peut-être, mais contre l’humanité, la part d’humanité qu’il nous reste. Bientôt nous travaillerons tous à distance, nous enseignerons et nous éduquerons par écran interposé et ça va bien aller, il n’y aura plus de perte de temps, de bibliothèques dans lesquelles errer, d’enseignement magistral à remettre en question, de politique culturelle – ou son absence – à dénoncer.

Je suis en colère, oui, quand il nous faut bien constater avec le philosophe Abdennoun Bidar « qu’avec toute notre intelligence, notre science, nos technologies, etc., nous avons réagi à la crise de façon tellement déshumanisée et déshumanisante, tellement irrationnelle derrière les apparences de la plus grande rationalité, que cela signe sans appel la fausseté parfaite de notre vision du monde, de notre mode de pensée, du sens que nous avons, ou prétendons avoir, de notre humanité même ».

Je suis en colère quand je lis dans les médias, les journaux, des incitations à nous renouveler, à prendre le virage des communications numériques pour préparer l’avenir de la vie artistique, culturelle. Quand j’entends parler de plans de relance fondés sur le vide et l’absence ou d’hypothétiques réouvertures des salles de spectacle. C’est fou comme les fonctionnaires de la culture et autres experts – ou prétendus tels – savent mieux que nous ce que nous devons faire. Ils l’ont peut-être toujours su puisque leur travail et leurs salaires s’appuient sur notre vitalité artistique.

Il est vrai que depuis deux mois, on a peu entendu les artistes, ceux qui font le métier, qui créent des spectacles, attirent le public et, souvent, animent des compagnies de création.

Les artistes et les artisans se taisent. Lors des réunions avec les ministres, nous ne sommes pas conviés, ni même consultés. Pas plus là que dans les différents cercles qui composent notre milieu.

Ceux qui administrent les salles de spectacle, les plateaux de répétition, vont donc décider tous seuls de notre avenir. Avec l’accord de la Santé publique, bien entendu.

Je suis en colère, car je sais bien, contre l’optimisme de mise, que la saison prochaine les foules ne se précipiteront pas au théâtre, dans les salles de concert ou de danse. Il est probable que cette perspective, cette absence de perspective, nous ait momentanément coupé les ailes et la parole. Il est probable que nous soyons actuellement hébétés par la cruelle absence de notre travail, des lieux de notre travail, de tout ce qui nous fait vibrer et vivre. Avant de parler d’avenir, nous sentons bien que nous devons d’abord traverser ce moment présent, que nous sommes loin d’avoir épuisé la réflexion qu’il suscite.

Mais nous avons le désir de prendre nos destins en main, nous allons trouver des façons de rejoindre le public par notre art même, parce que nous renouveler, nous faisons cela tous les jours, à chaque pas de nos créations.

Nous sommes muets et confinés, mais nous réfléchissons et bientôt vous nous entendrez.

Car nous sommes en colère, oui, et la colère, c’est aussi ça la vie.