Quand on parle de la Chine, en ces temps de crise, beaucoup pensent à juste raison aux histoires de manque de transparence autour de cette maladie émergente devenue une pandémie, mais ce n’est pas le sujet de ma chronique. Mon texte porte sur l’efficacité des uns et des autres en cette période de turbulence.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Aujourd’hui, pendant que nous éprouvons de grandes difficultés à endiguer la progression de la pandémie, la Chine redémarre tranquillement son économie, et sa population conditionnée à la discipline suit les règles et les lignes tracées au sol par le gouvernement. Oui, la Chine a probablement maquillé la vérité. Mais une fois ce constat qui sera très difficile à prouver fait, en observant ce qui se passe chez nos voisins du Sud, même ceux qui décrient les méthodes liberticides du régime de Pékin sont obligés de reconnaître son efficacité dans la lutte contre la COVID-19. Alors que les morts se comptent par dizaines de milliers aux États-Unis, le président Trump cherche des responsables ailleurs, multiplie les déclarations ineptes et, pour mieux servir ses intérêts personnels, il incite même les Américains à bafouer les règles de confinement.

Pendant que l’Amérique se divise et patauge dans la médiocrité opérationnelle, le Parti communiste chinois parle de son chef comme du plus grand dirigeant du pays depuis Mao. La propagande a beau être énorme, ce virus a le potentiel de marquer un tournant dans la course des nations. Disons que très ragaillardi, le président Xi semble vouloir inscrire cette pandémie à l’encre foncée dans son Grand Livre blanc, qui côtoie désormais le Petit Livre rouge de Mao. De quelle façon ? Je crois qu’il rêve secrètement de coiffer le monde occidental au fil d’arrivée en lui exhibant la première arme de la rédemption contre le virus.

Imaginez la force d’une telle publicité pour le régime chinois ! Imaginez qu’après avoir efficacement coupé la route au virus, la Chine développe le premier vaccin contre la COVID-19, aligne sa population souriante se faisant immuniser devant les caméras du monde entier et ouvre la première son économie à pleine vapeur. Ce scénario est loin d’être impossible, car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a eu des semaines d’avance sur le reste du monde pour ce qui est du décryptage du SARS-CoV-2. Aujourd’hui, avec trois essais cliniques avancés pour des vaccins potentiels, dans la course des nations, l’Empire fonce avec la ferme intention de passer incontestablement du milieu à la première place.

Séduits par cette indéniable efficience, si liberticide soit-elle, d’autres gouvernements se demandent si des méthodes du régime chinois ne sont pas applicables chez eux.

Malheureusement, dans beaucoup de pays occidentaux, pendant que les politiciens parlent de traçage numérique, une partie la population se braque et les libertés individuelles finissent par l’emporter sur la santé collective. Même le simple fait de forcer les gens à porter des masques trouve des opposants qui se sentent lésés dans leurs droits. Que dire aussi de ces foules qui refusent d’être confinées et organisent des manifestations en pleine crise sanitaire aux États-Unis, en Suisse et en Allemagne ? Leur devise ? Au diable les personnes vulnérables qui crèvent par milliers quand mes intérêts et mes droits ne sont pas bien servis par les décisions des autorités sanitaires !

La Chine est dirigée par un régime autoritaire qui a conditionné par la peur sa population à la discipline, mais dans nos sociétés, la lutte contre la COVID-19 nous a montré que le culte du « j’ai le droit » peut être un couteau à double tranchant. En cause, on ne peut vaincre le virus en lui tirant dessus, mais seulement en restant disciplinés et solidaires. En fait, on lutte efficacement contre ce virus comme on négocie à deux un virage sur une moto. Ici, si les deux voyageurs sur la motocyclette penchent du même côté, tout se passe bien. Mais si un voyageur penche à gauche et l’autre à droite, les risques de dérapage deviennent bien réels.

Autrement dit, dans la lutte que nous menons contre la pandémie, on a toujours la force de notre maillon le plus faible.

C’est pour cette raison que le reste du Canada regarde désormais le Québec comme le talon d’Achille qui mine les statistiques de la fédération pour ce qui est du nombre de victimes de la COVID-19. C’est aussi ce qui amène, à tort ou à raison, une partie des gens vivant en région à voir Montréal comme la ville qui les empêche de distancer la maladie à la hauteur des gros sacrifices que nous avons tous consentis.

La majorité des nations occidentales en arrachent dans leur lutte contre le SARS-CoV-2. Aussi, confrontées à la quasi-impossibilité d’imposer la discipline, les autorités parlent de s’en remettre au bon jugement de la population. Une solution des plus utopiques, car beaucoup de personnes semblent ne pas avoir de jugement quand on leur demande de regarder plus largement que la zone autour de leur nombril. Je parle ici de ces gens qui continuent de se rassembler au mépris de la santé collective; se sentent brimés dans leurs droits quand on leur demande simplement de porter un masque; ne veulent pas entendre parler de traçage numérique; dépassent les clients dans les épiceries au mépris des règles de distanciation; cachent égoïstement leurs symptômes pour éviter d’être confinés; mettent le droit de célébrer en groupe leur culte avant la crise sanitaire; choisissent de fêter un mariage avec des centaines d’invités; continuent de se promener dans la ville même s’ils ont été déclarés positifs, etc.

PHOTO NICOLAS ASFOURI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un laboratoire de recherche de la Beijing Applied Biological Technologies (XABT), à Pékin

Ce sont tous ces écarts impensables en Chine qui font réaliser subitement à nos sociétés si paisibles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que le culte de la personne peut miner les efforts collectifs en temps de crise. En fait, on savait qu’il y avait quelques craquelures sur nos solages nationaux de ce côté-là, mais le virus a enlevé le crépi et révélé de grosses fissures qu’il faudra colmater intelligemment si on veut sortir de cette crise et surtout mieux préparer la prochaine. Chose certaine, le régime chinois observe avec intérêt ces zones de faiblesse de nos sociétés révélées par la COVID-19. Et il faut être naïf pour penser qu’il ne saura pas comment les utiliser à son avantage en cas de crise planétaire majeure.

Oui, on sait que nos droits individuels ont été durement acquis et qu’il faut les protéger des nombreux glissements possibles. On sait aussi qu’ouvrir la porte à les enfreindre peut équivaloir à faire une brèche très dommageable dans un barrage qui nous protège tous. Mais cette vérité étant dite, comment trouver l’équilibre entre les droits individuels si essentiels et les devoirs envers la collectivité tout aussi indispensables en ces temps de crise ?

Cette question est incontournable, car si la crise sanitaire perdure, notre soif de liberté extrême risque de nous priver plus longuement de libertés de base comme celle de voyager dans son pays, de voir ses parents et de se rencontrer et fêter avec ses amis. Peut-être qu’il faudrait s’inspirer de la discipline et du sens du bien commun qui ont fait le succès de la Corée du Sud ou de Taïwan. Après tout, en plus d’être très transparents, ces États de droit ont été même plus efficaces que la Chine dans la lutte contre la COVID-19.