La semaine dernière, alors que je me rendais tranquillement au travail à pied, j’ai rencontré mon voisin qui m’a demandé si j’étais inquiète de travailler au service d’urgence d’un hôpital pédiatrique. Je lui ai répondu : « Je n’ai pas peur pour ma santé, mais plutôt pour celle des enfants qui sont malades, mais qui ne viennent pas à l’urgence, car les parents ont peur de la COVID-19. »

Suzanne Vaillancourt Suzanne Vaillancourt
Urgentologue dans un centre hospitalier pédiatrique de Montréal

En effet, le coronavirus rend très peu d’enfants malades : au moment où j’écris cette lettre, moins de 20 enfants sont hospitalisés dans les hôpitaux de Montréal à cause de la COVID-19. De plus, la moitié de ces patients ont été admis pour des raisons autres que le virus telles que l’ingestion d’un corps étranger ou une infection urinaire. Ces enfants ont reçu un diagnostic de COVID-19, car nous testons tous ceux qui doivent être hospitalisés, quelle que soit la raison, et non parce qu’ils présentaient des symptômes. Au Canada, les 18 ans et moins représentent moins de 5 % des cas d’infection.

En revanche, les enfants sont aussi très affectés par la COVID-19, mais les médias ne parlent pas beaucoup des dommages collatéraux du confinement. Celui-ci nuit à leur développement émotif et social, en plus de freiner leur croissance intellectuelle.

C’est que plusieurs enfants n’obtiennent pas le soutien dont ils ont besoin à la maison. Ils ont besoin de la structure et de la socialisation que leur procurent les équipes de sport et les camps de jour. Ils ont besoin d’interagir avec d’autres enfants – faire des sports d’équipe, des projets créatifs – et de jouer dehors. Ce sont des ingrédients essentiels pour assurer un développement sain.

De plus, plusieurs parents sont stressés, car ils ont perdu leur emploi ou ils ne peuvent pas travailler. D’autres doivent faire du télétravail à temps plein tout en assurant la garde et l’éducation de leurs enfants. Le résultat ? 

Beaucoup d’enfants se retrouvent le nez rivé sur des écrans, certains pendant plus de huit heures par jour, afin de laisser leurs parents travailler.

Malheureusement, les écrans ne procurent pas aux enfants la stimulation cognitive et sociale dont ils ont besoin.

Comme nous arrivons à la fin de l’année scolaire, je crois que nous devrions privilégier l’ouverture des camps d’été et permettre aux équipes de sport de reprendre leurs opérations. La transmission de virus est beaucoup plus probable à l’intérieur qu’à l’extérieur. Puisque la grande majorité des camps de jour et des programmes sportifs se tiennent à l’extérieur, leur réouverture semble un choix judicieux. De plus, les animateurs sont, pour la plupart, des adolescents et de jeunes adultes qui se retrouvent dans la population moins à risque de développer la maladie.

D’une part, les enfants ont besoin d’exercice et d’interaction sociale. D’autre part, les adolescents ont besoin de travailler, de se sentir utiles, ils ont aussi besoin d’une occasion de développer des relations sans l’aide de la technologie. Les programmes de sport, les camps de jour et les camps de vacances remplissent tous ces besoins.

Vivre avec le coronavirus

Cependant, je crois que le choix d’envoyer ou non l’enfant revient aux parents. Aucun parent ne devrait se sentir obligé d’inscrire ses enfants à des sports ou des camps de jour, mais cette option devrait lui être offerte. Cela dit, la plupart des études démontrent que les enfants qui ont contracté la COVID-19 l’ont attrapée au contact d’un adulte avec qui ils vivaient et que les enfants n’ont pas infecté les adultes.

Par ailleurs, il faut se rendre à l’évidence que nous devrons vivre avec le coronavirus pour les mois, voire les années à venir. Il est peu probable que nous ayons accès à un vaccin d’ici 18 mois.

Il est fort peu probable que la situation ait changé à l’automne lorsque les enfants retourneront à l’école. Toutefois, le temps froid nous forcera à rester à l’intérieur où l’incidence d’infection est plus grande.

L’automne est aussi un moment où plusieurs autres virus respiratoires font leur apparition et augmentent l’achalandage dans les urgences.

Les enfants ne sont pas malades. Nous avons traité deux fois plus de crises d’appendicite que d’infections au coronavirus à l’urgence d’un hôpital pédiatrique de Montréal depuis le mois de mars. Il faut toutefois se rendre à l’évidence que les enfants y seront exposés un jour ou l’autre.

Les morts récents reliés à la maladie de Kawasaki de trois enfants à New York sont tragiques. Cependant, il ne faut pas oublier que les pédiatres constatent cette maladie depuis les années 70. C’est une réponse inflammatoire à plusieurs types d’infections. La plupart des enfants qui développent la maladie de Kawasaki en guérissent complètement lorsqu’ils consultent un médecin et qu’ils sont traités rapidement. Nous ne connaissons pas encore clairement le rôle, s’il y en a un, que le coronavirus a joué dans les trois décès d’enfants à New York.

Je m’inquiète pour les familles des enfants qui tarderont à venir consulter parce qu’ils ont peur de se rendre à l’hôpital.

Bien que certains enfants contracteront la COVID-19, leurs risques de développer des complications sont beaucoup moins élevés que lorsqu’ils contractent d’autres virus comme l’influenza ou le VRS (virus respiratoire syncytial). Ces derniers ont été responsables de plus de 500 hospitalisations d’enfants lors de la dernière année. La COVID-19 ne représente pas un danger pour la grande majorité des jeunes. De plus, les hôpitaux pédiatriques ne sont pas engorgés.

En tant que pédiatre, mon travail est de défendre la cause des enfants. Il est temps d’ouvrir les camps d’été et les programmes de sports. Bien évidemment, il faut protéger les personnes vulnérables contre le coronavirus. Toutefois, il faut déconfiner les enfants pour préserver leur santé physique et mentale.