Après avoir travaillé quelques jours dans un CHSLD, Marie-Claude Marchessault a dû rentrer à la maison après avoir contracté la COVID-19. Elle nous fait part de son expérience.

Marie-Claude Marchessault Marie-Claude Marchessault
Entraîneuse en marche nordique, Beaconsfield

C’était la fête des Mères et j’anticipais avec bonheur cette journée en sachant que je pourrais enfin aller visiter ma maman sur le terrain de sa résidence où, heureusement, aucun cas de COVID-19 n’a été déclaré.

J’ai appelé en début de semaine la directrice de la résidence pour m’assurer qu’elle mettrait en application les nouvelles consignes de déconfinement des résidences pour aînés non touchées, et me suis assurée que je pourrais aller la visiter et observer à distance si le confinement, la solitude, le manque d’exercices et de stimulation auront laissé des traces.

Étant aussi fièrement maman, j’anticipais aller faire une promenade avec mes trois filles et mon mari au bord du lac Saint-Louis, mais aucune de ces deux activités ne feront partie de mon programme, car je suis maintenant en isolement.

Mon lieu de confinement n’est plus ma maison, ma cour, mon jardin ou les rues de mon voisinage, mais il se résume à ma chambre pour les 14 prochains jours, car moi aussi, en répondant oui à François Legault, j’ai attrapé ce foutu virus !

Cinq jours, seulement cinq journées de travail comme aide de service (aide aux préposés aux bénéficiaires qu’on compte au compte-gouttes dans les CHSLD) auront suffi à ce que je « tombe au combat » (comme au moins deux autres aides sur l’étage où j’étais cette journée-là !).

Mon apport

Quel a été mon apport pendant cette courte incursion dans un CHSLD de l’ouest de l’île où les résidants de trois étages sur quatre sont positifs ou suspectés de l’être (« zone jaune ») ?

Après une formation de trois heures et demie offerte par la Croix-Rouge sur l’EPI (équipement de protection individuelle), les règles de distanciation et la texture des aliments disponibles en CHSLD, je suis devenue une préposée aux bénéficiaires !

Soins d’hygiène fondamentaux comme les soins buccaux (pour la majorité, ce geste quotidien est devenu inexistant ou un luxe), soins des ongles, alimentation des résidants qui, pour la majorité, ne peuvent s’alimenter seuls, changement de couches et de literie, etc. Tous ces soins nécessitent d’être physiquement près de la personne soignée ou assistée, et vêtue de mon artillerie (jaquette, masque, visière et gants), par manque d’expérience, je n’ai peut-être pas saisi suffisamment l’ampleur du danger et je me suis laissée prendre à m’approcher des patients pour que je puisse entendre ce qu’ils me murmuraient à l’oreille : « Revenez-vous demain ? »

Je reviens à ma question : quel a été mon apport pendant ces cinq quarts de travail de neuf heures ? Je n’ose pas penser que j’ai pu être un vecteur de transmission de ce virus qui se propage à la vitesse grand V auprès de cette clientèle vulnérable des CHSLD, mais, par inadvertance, erreur, fatigue, manque d’expérience, je l’ai peut-être ou certainement été ! 

Comment ne pas oublier un lavage de mains dans la nombreuse séquence des étapes de précaution à prendre quand on met et qu’on retire notre équipement de protection individuelle ?

Est-ce que ma visière a toujours été désinfectée en passant d’un patient en zone chaude (ou rouge) à un patient en zone tiède (ou jaune) ? Me suis-je trop approchée de Monsieur L. pour lui masser la nuque lorsque subitement il s’est mis à tousser ? 

Je sais que pendant ces cinq jours, j’ai donné tout mon cœur et mes tripes à offrir des soins de base et de la dignité à ces résidants. Le quart de travail de jour ne pose généralement pas (trop) de problèmes : il y a suffisamment de « bras » — façon dont on nomme les préposés, les aides et les autres professionnels de la santé recyclés pour la cause — et c’est durant ces périodes que j’ai pu offrir mes soins spa « moins vitaux », néanmoins essentiels, mais le quart de travail de soir est un défi.

Mon horaire de travail (et de celui de la majorité des gens recrutés par le CIUSSS) est de 10 h à 18 h, mais à deux reprises, à ma grande surprise et avec un peu de vertige, je me suis retrouvée seule à l’heure du souper dans une des deux ailes de l’étage (distribuer les plateaux, offrir une assistance à certains ou nourrir à 100 % une majorité d’entre eux, ce qui peut prendre jusqu’à 30 ou 45 minutes pour une quinzaine de bouchées de purée !).

Si on écourte notre temps avec eux, ils seront privés de précieux nutriments et protéines si chèrement nécessaires au maintien du peu de santé et de masse musculaire qu’il leur reste. Alors, comme n’importe quelle personne humaine l’aurait fait, je suis restée jusqu’à ce que tous les résidants aient été nourris et je suis rentrée à la maison satisfaite, mais épuisée.

Porter pendant une journée complète tout cet accoutrement (masque de procédure, visière, jaquette et gants), c’est étouffant, je peux en témoigner : on transpire, on a chaud, on respire difficilement, on entend mal et la vision est floue ! Mais je me suis dit que c’est très peu à endurer comparativement à ce que ces aînés vivent depuis huit semaines, privés du très peu qu’il leur restait, soit la présence de ceux qu’ils aiment. 

Tous ceux et celles qu’ils côtoient maintenant sont des personnes méconnaissables, qui changent tous les jours et qui ne connaissent rien de leur condition ni de leurs besoins particuliers. 

Plusieurs, déjà confus avant l’arrivée de ce virus, ne comprennent pas ce qui se passe et n’ont plus droit aux activités et aux petites attentions qui permettaient d’égayer leurs journées.

J’ai été heureuse de constater que lorsque j’ai dû quitter le CHSLD parce que je commençais à ressentir de drôles de symptômes, les soldats de l’armée canadienne étaient enfin arrivés sur les étages, jour et soir. À mon avis, ce sont les meilleures personnes formées pour accomplir ce genre de « mission » : ils sont jeunes, en forme et s’ils venaient à contracter le virus, les conséquences ne seront pas aussi dramatiques, puisqu’ils seront probablement peu ou pas symptomatiques et sont pour la majorité déjà isolés dans un hôtel.

Étais-je la solution ?

Faire appel à des gens comme vous et moi, était-ce la solution ?

Laissez-moi en douter, car notre contribution est non seulement de courte durée, mais elle est à très haut risque et une fois infecté, eh bien, le prix est chèrement payé que de devoir rester isolé pour protéger les siens !

Alors, mon apport… (Ma fièvre rend mes idées un peu embrouillées, je vous demande de m’en excuser !) C’est peut-être maintenant que je peux l’offrir. En offrant ma voix à ce que j’ai vu et constaté dans les CHSLD. Tout comme le mouvement #metoo, c’est par le nombre de dénonciations qu’un tel mouvement a pu voir le jour et que des changements ont pu s’instaurer. C’est ce que je souhaite pour le milieu des CHSLD (#themtoo ?). 

C’est qu’après cette crise sans précédent, ce milieu de vie doit être complètement repensé. 

D’abord, cet acronyme devrait être banni ; de toute façon, personne ne peut le prononcer correctement, même pour ceux et celles qui travaillent dans le milieu. 

Combien de fois avons-nous entendu des gens s’enfarger dans les lettres ? CHD, CHLD, CHSD ; alors, mettons nos penseurs et idéateurs à contribution afin qu’ils trouvent un nom digne de ce que ces endroits pourront un jour offrir ! Le majestueux pont Samuel-De Champlain s’est construit en quelques années et le REM se déploie à une belle vitesse, alors on peut certainement faire la même chose avec les CH…

Le lieu où j’ai été affectée est dans l’ouest de l’île (je le garderai anonyme, mais je suppose que cela pourrait être n’importe où) et a été inauguré en 1981, il y a presque 40 ans. Depuis, selon mes observations, je ne crois pas qu’il y ait eu une seule rénovation. 

Corridors étroits qui ressemblent à ceux des hôpitaux, chambres vétustes, lavabos qui fuient, lits ou autres équipements défectueux, morceaux de murs arrachés, planchers d’un brun douteux usés à la corde, et pour égayer le tout, la salle d’activités est décorée de fleurs en plastique, d’ananas en papier, de petites banderoles en carton achetées dans un magasin près de chez nous (à ne pas confondre avec achat local !). 

Plusieurs résidants n’ont ni télévision ni radio (pourquoi ?), alors imaginez un peu leur journée cloués au lit… à regarder le plafond ! J’ai réussi à faire fonctionner une vieille radio, vous savez ce qu’on appelait un radiocassette quand on était jeunes, et je n’arrivais pas à trouver un poste de radio qui ne grinçait pas, et ce, même avec l’antenne confectionnée à l’aide d’un support à linge. À chacune de mes visites dans la chambre, j’appuyais sur play et c’est donc la même cassette que cette dame écoutait sans broncher. 

Ici aussi, on ne s’enfargera pas dans les fleurs du tapis : jamais je ne voudrais « résider » dans un tel environnement. Tu contribues à la société toute ta vie pour finir tes jours dans un endroit aussi peu attrayant, aussi peu valorisé ? Non merci !

Il faut une refonte de ces milieux non seulement pour ceux qui y reçoivent des soins, mais aussi pour ceux qui les prodiguent. Et c’est à tous les employés de ces lieux (préposés aux bénéficiaires, infirmières, aide-infirmières, auxiliaires, personnel du service alimentaire et de l’entretien) que je veux aussi rendre hommage.

Bien évidemment, je n’en ai pas rencontré beaucoup, car comme moi, le virus a eu raison d’eux, mais je peux témoigner que c’est un travail non seulement essentiel, mais également très exigeant aux niveaux physique et mental qui se doit d’être plus valorisé. Je leur lève mon chapeau et j’appuie toutes les démarches des deux ordres de gouvernement afin de reconnaître leur statut et leur contribution, et leur offrir non seulement un salaire juste et équitable, mais encore un milieu de travail stimulant.

Pour la fête des Mères, j’aurais aimé être autre chose qu’une statistique. J’offre mes meilleurs vœux à toutes les mamans de ce monde et je remercie mon entourage (famille, amis, voisins) pour ses délicates pensées et attentions.