Les effets a priori bénéfiques de la crise sanitaire sur l’environnement ne devraient pas donner lieu à des réjouissances naïves, mais bien à une réflexion sérieuse sur ses causes et sur les moyens pour s’en sortir qui soient conséquents avec la lutte écologique.

Alexandre Gajevic Sayegh  Alexandre Gajevic Sayegh 
Professeur adjoint au département de science politique de l’Université Laval

La relation entre l’activité économique et les changements climatiques est liée à la dépendance aux énergies fossiles et à leur production de gaz à effets de serre (GES). C’est ce qui explique que les récessions économiques – comme celles que nous vivrons dans le contexte de la pandémie de COVID-19 – aient un effet salutaire pour le climat malgré leurs effets par ailleurs dévastateurs.

La critique de la croissance économique est parfois associée au mouvement de la « décroissance », dont les idées ont gagné en visibilité ces dernières années. Aujourd’hui, la décroissance est à la fois comprise comme un slogan politique et une nouvelle théorie macroéconomique. Par contre, le terme décroissance apparaît comme une fausse piste : il signifie l’abandon du concept de croissance et non pas une croissance négative. 

Pourquoi alors choisir une formulation qui réfère à un des termes les plus connotés dans l’imaginaire collectif, sans vouloir y référer ? Les spécialistes associent la décroissance à trois objectifs distincts. Or, on a tout à gagner à formuler et à analyser ces objectifs de manière indépendante, plutôt que de les forcer ensemble sous la bannière d’un concept mal choisi.

La croissance n’est pas un indice de bien-être

Dans les pays industrialisés, la croissance a atteint ses cibles il y a fort longtemps (années 60). Aux États-Unis, les études révèlent que, lorsqu’on compare les courbes de l’évolution de la croissance économique avec celle de l’Index de santé sociale ou celle de l’Indice de progrès véritable, les courbes divergent à partir des années 70. La croissance augmente, tandis que les deux autres indicateurs stagnent. 

En d’autres termes, la croissance n’amène pas le bonheur par le biais de plus de biens de consommation.

Si l’abandon du concept de croissance semble donc raisonnable, la croissance négative ne l’est pas pour autant : les économies de croissance ne savent pas décroître. L’absence de croissance crée une spirale de dette, de chômage et de détérioration des programmes sociaux.

La croissance ou la décroissance elles-mêmes ne garantissent ni le plein-emploi, ni l’élimination de la pauvreté, ni la protection de l’environnement.

La transition écologique

Une deuxième idée associée à la décroissance consiste à réduire les externalités négatives. Je propose de la scinder en deux : d’une part, la décarbonisation de l’économie et, d’autre part, la protection, la conservation et la restauration des milieux naturels. Il s’agit des deux composantes centrales de la transition écologique.

Au-delà de défendre la croissance ou la décroissance, la transition écologique est une priorité. Et elle n’entraînera pas un appauvrissement de la société, bien au contraire.

La protection des milieux naturels aide à prévenir les pandémies comme celles de COVID-19, qui est une maladie zoonotique, dont les risques d’éclosions sont exacerbés par la déforestation et les déplacements d’animaux qui s’ensuivent.

Les dimensions individuelles et collectives de la transition écologique vers une économie verte et décarbonisée vont se traduire par un véritable progrès social, notamment concernant l’emploi, la consommation durable, les investissements et le bien-être des communautés. Elle pourrait avoir un effet positif (mais secondaire) sur la croissance. Par exemple, les investissements en efficacité énergétique du Cadre pancanadien auront pour conséquence une augmentation de 1 % du PIB (entre 2017 et 2030), 118 000 emplois créés, 1,4 milliard de dollars en économie et 52 Mt de CO2 en moins (25 % des objectifs de Paris du Canada).

La réduction de la consommation

La troisième facette de la décroissance est peut-être la moins consensuelle : la simplicité volontaire. Le principe d’une décroissance s’inscrit dans l’idée de vivre mieux avec moins. Certes, les personnes qui pratiquent la simplicité volontaire vivent davantage en accord avec les limites planétaires ; ce qui est louable. Cependant, la simplicité volontaire représente un objectif bien plus exigeant que la diminution de la consommation.

La réduction de la consommation fait partie intégrale de la réflexion en ces temps de pandémie, et traduit mieux l’objectif qu’on doit viser. Cela ne va pas appauvrir la population. Télétravail, fin de l’obsolescence programmée, semaine de travail réduite, population en meilleure santé : voilà autant de propositions pouvant contribuer à l’épanouissement de la société. La réduction des accidents de la route et des dépenses en médicaments pour la diminution du stress représente une conséquence positive de certaines « contractions économiques ».

* Ce dossier est coordonné par Catherine Girard, Isabelle Laforest-Lapointe et Félix Mathieu, respectivement de l’Université Laval, de l’Université de Sherbrooke et de l’Université du Québec à Montréal.

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