« À son début une grippe promenée conduit souvent au cimetière » : c’est le constat du Dr Francis Heckel ** dans les articles qu’il publie dans l’hebdomadaire L’Illustration à l’automne 1918. Cet argument, étrangement poétique sous une plume médicale, est une invitation à relire l’analyse faite par ce praticien précurseur de ladite « grippe espagnole » ***, dont on ne mesurait pas encore l’ampleur du bilan — de 30 à 100 millions de morts, selon les estimations actuelles.

François de Bernard François de Bernard
Philosophe et essayiste *

En effet, le Dr Heckel aborde au fil de ses articles toute une série de problématiques identiques à celles qui nous interrogent ici et maintenant. En premier lieu, la nécessité de l’« isolement », mot plus approprié que les actuels « confinement » et « distanciation physique ». Ensuite, Heckel se soucie beaucoup de prophylaxie et de port du masque. Enfin, il dégage de son expérience de l’épidémie affrontée au quotidien des enseignements désabusés et précieux en un temps obnubilé par les urgences.

À propos de l’« isolement », son verdict péremptoire est fondé sur l’observation de nombreux cas : « Une grippe traitée dès le début à la chambre et au lit a toutes les chances de rester bénigne. L’examen rétrospectif des cas graves prouve bien qu’à leur origine le malade avait promené sa grippe pendant sa phase d’incubation et jusqu’aux symptômes incontestables : fièvre, toux profonde, douleurs thoraciques, fatigue marquée, etc. »

Ces façons de négligence sont celles des gens qui ne « s’écoutent pas ». Or, en cette matière, il ne s’agit pas d’attitudes, mais d’éviter la propagation d’une maladie grave et des contagions de voisinage susceptibles de décimer une famille, un village, parfois toute une population. » Et il enfonce le clou en martelant : « le danger que fait courir, à chacun de ceux qui sont restés indemnes dans une population, toute personne atteinte, qui, dès le début de l’infection, ne se soigne pas et ne s’isole pas par incurie, ignorance ou témérité ».

Du grain à moudre pour les Johnson, Bolsonaro, Trump et cie, qui auront l’opportunité de justifier devant la postérité de leurs postures fanfaronnes initiales.

En outre, la problématique de l’isolement est étroitement liée par Heckel à ses inquiétudes concernant prophylaxie et port du masque. Sur la prophylaxie, grande retardataire de la présente épidémie, son avertissement est solennel : « Entre autres conditions, l’ignorance et la légèreté de la masse du public, l’incompréhension des nécessités d’isolement de prophylaxie, prolongent depuis près de six mois une épidémie dont la durée habituelle ne dépasse pas six semaines. » Notons à cet égard que même si les informations en provenance de Wuhan étaient crédibles, nous en serions aussi à près de six mois !

Port du masque

Sur le port du masque, son admonition d’un temps lointain où l’on s’en souciait déjà pourrait nous alerter, si nous étions frappés d’humilité : « Le masque de gaze a pour but de préserver contre la toux et l’haleine, contenant des particules salivaires ou des sécrétions bronchiques hautement contagieuses. Il sera porté par tout malade, dès le début, et surtout par le personnel soignant, ou par les membres de la famille […]. Il sera fait de gaze pliée en six ou huit doubles, et aura 10 à 15 cm de côté. Il sera suspendu de façon à cacher la moitié inférieure du nez, des narines, et de la bouche et, à l’aide d’un lien, attaché derrière la tête […]. La garantie contre la contagion, apportée par le masque, semble considérable, car il a suffi à éviter la grippe à des personnes qui pendant plusieurs jours n’ont pas abandonné la chambre du patient. » Et ce, malgré la rusticité imaginable des masques en 1918.

Sur ce point, Heckel dut faire sérieusement grincer les dents mandarinales. Il affirme en effet que le malade diagnostiqué « doit aussitôt s’isoler par le port du masque, qu’adoptera en même temps son entourage. La peste pneumonique de Mandchourie, en 1890, n’a pas tué un seul médecin japonais parce que tous portaient strictement des masques de gaze, tandis qu’elle décimait les médecins français et russes qui, par une fâcheuse témérité, n’en voulurent point mettre ». Constat aussi incorrect qu’il est imparable !

À l’heure du triomphe des fausses nouvelles et d’une confusion générale sur les méthodes de lutte et le diagnostic même de la crise actuelle, méditer les conclusions de l’expérimentation centenaire du Dr Heckel ne saurait donc être superflu.

Tout d’abord, cette objurgation adressée au lecteur dès son premier article : « Il est du devoir de chacun […] de s’astreindre aux mesures efficaces de préservation qui, appliquées consciencieusement et avec foi, enrayeraient l’épidémie en un temps très court. » Ensuite, cette conviction réitérée plus loin : « Dès la phase fébrile et avant les troubles pulmonaires, sans attendre leur attaque imminente, il faut engager une lutte de tous les instants et parer par anticipation aux événements qui vont se succéder sans répit jusqu’à la guérison… ou jusqu’au désastre si l’on n’agit pas ainsi. » Soit, en substance, ce que n’ont cessé de réclamer depuis si longtemps le professeur Raoult et nombre de ses confrères. 

Enfin, il n’évite pas à ses lecteurs un diagnostic qui résonne lourdement aujourd’hui, si l’on considère qu’il était formulé dans le contexte de pays ravagés par quatre années d’une véritable guerre sans équivalent antérieur, laissant exsangues les systèmes de santé d’alors : « S’il est vrai que la mortalité a été trop grande dans l’épidémie actuelle, c’est surtout dans les hôpitaux débordés par l’abondance des malades, par la pénurie et le surmenage d’un personnel fortement touché par la contagion. Dans les familles, au contraire, les malades bien suivis et vigoureusement aidés pendant la première semaine guérissent presque toujours ; et, parmi ceux qui disparaissent, la grande majorité paye une inconcevable insouciance et des imprudences de début, particulièrement celle d’avoir promené leur grippe jusqu’au moment où elle les terrasse. »

À bon entendeur, salut et longue vie !

* Derniers ouvrages parus : Pour en finir avec « la civilisation » et L’Homme post-numérique (Éd. Yves Michel)

** Francis Heckel, médecin français, spécialiste des maladies de la nutrition, connu pour ses études sur l’obésité, la culture physique et la « névrose d’angoisse ». 

*** Grippe de type A (H1N1) qui ne venait pas d’Espagne, mais déjà de Chine… via les États-Unis.