J’écris ces quelques lignes assise au bord du canal de Lachine en regardant le coucher de soleil comme je l’ai si souvent fait. La notion de normalité est plutôt abstraite en ce moment.

Marilou Caron-Cantin Marilou Caron-Cantin
Résidente en médecine

Je suis résidente en ophtalmologie depuis déjà deux ans. Oui, j’aime les yeux. Étrange ? Peut-être, mais en ce moment, c’est le moindre de mes soucis. La semaine dernière, mon directeur de programme m’a appelée pour m’annoncer que j’allais être « redéployée » à l’étage de la COVID-19. O.K. Premièrement, qui utilise le mot « redéployé » ? Deuxièmement, excusez mon langage, mais WTF ? Je suis résidente en ophtalmologie. J’ai choisi ma spécialité pour plusieurs raisons, notamment pour éviter les patients vraiment malades… moi, les odeurs, le sang, la mort, ça ne me fait pas triper.

Dans tous les cas, j’ai été appelée à l’étage où les patients positifs à la COVID-19 résident. Ma première réaction fut d’appeler ma mère en pleurant.

C’était clairement de la peur. J’avais peur. Comme vous, j’ai regardé les vidéos de l’Italie. Ce n’était plus juste dans mon écran ; on venait de m’annoncer que dans quelques jours, ce serait moi en première ligne.

Ensuite est venue la réaction YOLO (You Only Live Once). Je me suis sentie comme un numéro qu’on prenait et qu’on envoyait en sacrifice. Cette journée de laisser-aller n’a sûrement pas été des plus sécuritaires pour moi et mes compatriotes humains (je m’excuse, M. Legault). Je suis sortie de la maison en me disant : « Je vais sacrifier ma vie pour vous et vous êtes tous dehors à vous promener. La vie est trop courte. » Je me suis promenée dans la ville comme je ne l’avais jamais fait avant. J’ai marché un total de 30 km. J’imagine que pour moi c’était l’image d’un suicide de société. Pourquoi avez-vous le droit de vous amuser pendant que je vais me battre pour vous et vos familles ?

Et puis, la résilience…

Et puis la résilience est arrivée. Oui, la vie est courte, mais nous avons tous décidé où nous voulions être. J’ai décidé de devenir médecin. J’ai décidé que je voulais aider les autres. Dans un système de santé comme le nôtre, nous oublions souvent la raison pour laquelle nous nous levons le matin. Nous sommes frappés par un mur de bureaucratie et de paperasse. Nous oublions souvent que nous sommes là pour aider. Il est facile de voir les patients comme des numéros et l’argent comme notre victoire quotidienne.

La semaine dernière, j’ai eu l’impression de perdre ma liberté, mais j’avais tout faux. Ce n’est pas ma liberté qui a été ébranlée, mais bien mon espoir envers notre société. Cette semaine, je commence de nuit à « l’étage COVID-19 ». Je n’ai plus peur. Je ne suis plus fâchée. Au moment où j’écris ces quelques lignes, je suis indifférente.

Nous sommes tous rendus exactement où nos décisions nous ont menées. Il n’y a personne d’autre à blâmer que nous-mêmes pour les sentiments que nous ressentons. Je vais être confrontée à un ennemi invisible qui a ébranlé le monde entier.

Dit comme cela, je suis quasiment excitée. Je me suis donné les ressources et je me suis mise dans une situation qui me permet d’aider les autres.

Par ces quelques lignes, je veux vous faire réfléchir. Vous êtes tous à la maison (ou devriez l’être, pour mes collègues et moi-même). S’il vous plaît, prenez le temps de penser. Revoyez vos priorités, revoyez vos valeurs. Je vais me battre pour vous et votre famille avec plaisir. J’ai fait des choix qui m’ont mené aujourd’hui devant ce défi.

Le matin de mon premier shift, je sais que je vais devoir me regarder dans le miroir longtemps pour me convaincre que je suis capable et que j’ai étudié toutes ces années pour une raison.

Je ne me sens pas comme une victime du système. Je suis exactement où je devrais être.

S’il vous plaît, prenez le temps de réfléchir. Prenez le temps de vous remettre en question et de changer si vous n’aimez pas qui vous êtes devenu. La vie est définitivement courte, mais tellement drôle si on sait en profiter.

Sur ce, s’il vous plaît, restez à la maison pour mes collègues et moi-même. Mais je vous assure, sans aucune rancune, qu’il me fait plaisir de vous aider.