La crise de la COVID-19 est sans précédent dans l’histoire récente. Nos gouvernements sont mis à rude épreuve pour agir rapidement, dans un contexte de grandes incertitudes qui pourrait durer plusieurs trimestres.
L’idée maîtresse de cette réflexion est qu’il est possible, pour le Québec comme pour le Canada, de concevoir des interventions de l’État de manière à faire « d’une pierre trois coups », c’est-à-dire permettre à la fois de gérer la crise sanitaire, de soutenir l’économie pendant cette pause obligée et de rebondir rapidement après la crise si nous appuyons nos interventions sur une vision à long terme de la société.

Henri-Paul Rousseau Henri-Paul Rousseau
Professeur associé aux HEC Montréal, professeur invité à l’École d’économie de Paris, Fellow invité, CIRANO

La forte progression du virus et la dégringolade de l’économie forcent les gouvernements à mettre en place rapidement des mesures qui permettent : 1) de soutenir le système de soins de santé afin de répondre à la demande, que l’on tente de réduire par des mesures de confinement et de précaution dans l’espoir d’aplatir la courbe de propagation du virus ; 2) de soutenir les travailleurs et les entreprises qui sont forcés à l’arrêt durant cette crise sanitaire ; et 3) de stabiliser le système financier.

Il faut espérer que d’ici quelques mois, des médicaments viendront changer la donne complètement, et ce serait tant mieux !

Cependant, il serait plus sage de garder cet espoir tout en gérant la crise et en mettant en place dès maintenant des politiques pour favoriser un rebondissement de l’activité économique après la crise.

Il s’agit donc de gérer la crise en ayant une vision de la sortie de crise.

Le monde de l’après-COVID-19

Il faut toutefois prendre en considération qu’au lendemain de cette crise, les choses ne seront plus jamais comme avant. À cet égard, cinq constats s’imposent déjà.

1) Plus de gouvernements : les gouvernements seront à la fois plus endettés et plus présents dans la société et dans l’économie;

2) Plus de commerce électronique, de télétravail, de numérique et de robots : ces activités auront pris des proportions très importantes et auront fait basculer nos sociétés dans l’ère numérique plus rapidement que nous l’avions escompté ;

3) Une poussée de la démondialisation vers les marchés locaux et peut-être vers de plus nombreux échanges interprovinciaux ;

4) De plus fortes préoccupations écologiques : les préoccupations écologiques, couplées à de nouvelles tensions sociales, rendront les décisions collectives plus ardues et plus complexes ;

5) De nouvelles formes de coopération entre le secteur privé et le secteur public s’imposeront.

Une vision à long terme de sortie de crise

En tenant compte de cette nouvelle réalité qui va s’imposer, il est important d’avoir une vision à long terme pour le Québec.

Cette vision est d’abord celle d’une société dotée d’une « réserve stratégique » pour faire face à d’autres crises.

En effet, il s’agit de constituer un « grenier » réel et virtuel de denrées, d’équipements médicaux et autres, ainsi que de ressources humaines et matérielles qui accélérerait notre temps de réaction – et probablement à meilleurs coûts.

Il s’agit aussi d’une société soutenue par des écosystèmes régionaux et sectoriels robustes et efficaces qui sont capables de gérer la triple transition démographique, écologique et numérique à laquelle notre monde est confronté.

Finalement, cette société serait animée par un gouvernement décentralisé vers ses régions qui s’appuie sur les outils du numérique et de l’intelligence artificielle pour rejoindre les citoyens, afin de leur offrir ses services et de renouveler la participation démocratique dans le respect de leur vie privée.

Des chantiers immédiats

Comment passer à l’action et mettre en œuvre cette vision ? Quatre chantiers de travail publics-privés sont proposés dans l’immédiat. Ces chantiers ont comme caractéristiques communes d’aider immédiatement la gestion de la crise, de soutenir nos économies dans presque toutes les régions et de mieux positionner certains secteurs-clés industriels quand la COVID-19 sera chose du passé.

Chantier 1 : ce chantier vise à renforcer et même à développer notre industrie québécoise et canadienne en matière de fabrication d’équipements médicaux et paramédicaux, en collaboration avec les autres provinces et le gouvernement fédéral.

Chantier 2 : ce chantier a pour objectif de renforcer notre industrie agroalimentaire locale en accélérant son passage vers le numérique, favorisant ainsi l’adoption de normes de sécurité en matière d’alimentation, de traçabilité et de logistique de haut niveau.

Chantier 3 : ce chantier veut accélérer la transition vers le numérique et la robotisation de nos infrastructures de transport et de logistique.

Chantier 4 : à ces trois chantiers vient se greffer un projet de constitution d’une « réserve stratégique » pour faire face aux prochaines crises.

Ces chantiers sont donc des projets ciblés qui visent à renforcer la réserve stratégique en période de crise, à fortifier nos écosystèmes régionaux et sectoriels, et à décentraliser et déconcentrer les activités gouvernementales en numérisant une plus grande partie de l’activité gouvernementale.

Cet ensemble de recommandations peut dès maintenant être mis en branle afin de placer le Québec et le Canada sur la trajectoire de sociétés qui ont surmonté la COVID-19.

Cette crise sanitaire sans précédent nous offre une belle occasion de positionner le Québec comme une économie moderne, inclusive et démocratique. C’est une occasion que nous devons absolument saisir.