La lettre s’adresse à la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann.

Éliane Roux Éliane Roux
Chercheuse en histoire de l’art

J’écris pour porter à votre attention l’impact désastreux de l’annulation des interventions chirurgicales pendant la crise de la COVID-19 sur les personnes atteintes d’un cancer. Je vous demande de trouver une solution afin de remédier à cette situation.

J’ai 46 ans, j’ai un cancer du sein et je devais subir le 2 avril à Montréal une mastectomie avec reconstruction. Le 23 mars, j’ai appris que mon opération avait été annulée, dans le cadre de la réorganisation des centres hospitaliers visant à affronter la pandémie de la COVID-19.

On m’a diagnostiqué un carcinome canalaire in situ en janvier dernier à la suite d’une série d’examens commencés en novembre 2019. Il ne s’agit pas d’un cancer dit agressif, cependant mon cas présente des complications qui ont motivé le choix d’une mastectomie avec biopsie axillaire. En particulier, des saignements provoqués par une biopsie ont entraîné une dispersion des cellules cancéreuses. Par ailleurs, les tissus sont extrêmement denses et remplis d’hématomes, ce qui pose des difficultés d’analyse avec les images. C’est l’analyse postopératoire qui permettra d’établir avec certitude l’état du cancer.

La dernière fois que j’ai rencontré mon chirurgien, le 13 mars, il a exprimé la nécessité de m’opérer rapidement. L’hôpital m’a fourni jusqu’ici des soins et des services impeccables, même extraordinaires.

Lorsque l’intervention a été annulée, on m’a expliqué que les patientes qui avaient des cancers agressifs devaient être traitées en priorité. On m’a dit que mon opération pourrait avoir lieu vers le début du mois de mai. On ne précisait pas la date. On me prescrivait une hormonothérapie pour deux mois pour tenter de contenir l’avancée du cancer. On m’annonçait aussi que je n’aurais plus de reconstruction du sein.

Quatre mois d’attente... au moins

Début mai, quatre mois se seront écoulés depuis le prélèvement sur lequel est basé le rapport de pathologie et six mois depuis le dépistage par images du carcinome. Un carcinome in situ devient invasif à un certain moment, impossible à prévoir (un chirurgien m’a dit il y a un mois : « Peut-être deux semaines, peut-être six mois. »), il développe éventuellement des métastases, ce qui peut notamment engendrer un cancer des os. On ne peut prévoir comment son état, déjà peu clair, évoluera d’ici mai, et l’évolution de la crise de la COVID-19 laisse craindre d’autres délais.

Il y a lieu de croire que la situation engendrée par la réorganisation des hôpitaux présente des dangers réels pour ma vie.

À mesure que croissent les délais, je risque toujours plus de devoir subir des ablations supplémentaires (mamelon, peau, ganglions) et des traitements agressifs dommageables pour la santé à long terme (chimiothérapie et radiothérapie). Des cellules cancéreuses pourraient atteindre d’autres organes. Je suis exposée à des risques majeurs de récidive. Pour l’heure, à cause du report de l’intervention chirurgicale, je suis contrainte à suivre une hormonothérapie aux effets secondaires pénibles et aux risques lourds. Je n’ai plus droit à une reconstruction du sein et je devrai vivre pleinement le traumatisme de cette mutilation. Le jour, sans doute lointain, où je pourrai recevoir un implant, je devrai subir une opération supplémentaire. Je dois demeurer en confinement total jusqu’à mon opération, puisque si j’ai la COVID-19, on ne m’opérera pas.

Madame la Ministre, le cancer du sein est déjà extrêmement violent des points de vue physique et psychologique. Ce que je dois maintenant subir en raison de la gestion actuelle des chirurgies relève du supplice.

Beaucoup de personnes pourraient voir leur santé menacée à la suite des reports des examens et des opérations, 7500 des 9000 interventions prévues pour une seule semaine ayant été annulées. On ne peut prévoir combien de temps durera la pandémie de la COVID-19. Il y a lieu de croire que l’accumulation des retards aura de lourdes conséquences, pas seulement à court terme, sur la santé des Québécois. En ce qui concerne le cancer, principale cause de mortalité ici, la Fondation québécoise du cancer prévoit qu’en 2020, environ 56 000 Québécois recevront un diagnostic positif. Le temps est crucial.

Vous nous assurez que des comités compétents sont chargés d’établir un ordre de priorité parmi les patients qui doivent subir une opération, que ceux qui nécessitent une intervention urgente la recevront. Toutefois, les besoins pressants de la population en matière de santé dépassent amplement la stricte « urgence » et ils ne dépendent pas des ressources disponibles, ils sont absolus. En réduisant aussi drastiquement le nombre de blocs opératoires et les effectifs pour préparer les hôpitaux à la COVID-19, le système de santé n’est plus à même de répondre aux besoins fondamentaux des citoyens, même des personnes présentant des problématiques graves. Dans ces conditions extrêmes, les listes prioritaires les plus pertinentes ne sauraient garantir une gestion sécuritaire. Les délais comportent irrémédiablement des risques importants pour la santé de nombreux citoyens, notamment ceux atteints du cancer.

Il y a plusieurs jours, le directeur national de santé publique a exprimé pendant un point de presse la préoccupation du gouvernement, qui souhaitait éviter une situation tragique comme en Italie, où l’on se trouvait contraint à choisir entre les malades atteints de la COVID-19 à cause du manque de respirateurs. Le système de santé ici est maintenant prêt à affronter la pandémie.

Mais qu’en est-il des Québécois atteints du cancer et souffrant d’autres problématiques graves dont on a annulé l’intervention chirurgicale ? Est-il légitime de mettre encore plus à risque leur vie afin de préparer les hôpitaux à recevoir un nombre inconnu de malades de la COVID-19 ? Doit-on forcément en arriver à faire ces choix et à toucher les droits fondamentaux ? Dois-je vraiment risquer ma santé, ma vie ?

Madame la Ministre, le gouvernement a exprimé clairement, et de diverses façons, sa détermination à protéger les vies des citoyens et adapter ses pratiques à cette situation complexe et inédite, à mesure qu’elle se développe. Je vous appelle à mobiliser les esprits, à étudier les ressources à disposition, à innover et, surtout, à trouver une solution à ce problème urgent.