Il y a quelques d’années, un de mes chums est tombé dans une grave dépression. J’ai eu très peur pour lui.

Dan Bigras Dan Bigras
Auteur, compositeur et interprète

Mais il avait la résilience chevillée au corps. Il a fait tout le trajet : antidépresseurs, thérapie, sevrage des médicaments et toute la « run de lait », comme on dit. Il a sauvé sa vie avec un courage immense. Dernièrement, il m’a téléphoné pour me dire : 

« C’est bizarre, j’ai beau tout faire, il n’y a rien qui redevient comme avant. »

Je lui ai répondu : 

– Tu sais, ça ne reviendra jamais comme avant.

Il a réfléchi une demi-seconde et m’a répondu : 

« Tu sais quoi ? Une esti de chance que ça ne reviendra jamais comme avant… »

Vous savez ? Ce sera la même chose pour nous : on ne redeviendra jamais comme avant. Maudite bonne chose, mais je me dis : on ne peut pas commencer maintenant ?

Les jeunes et les gens en situation précaire passent toujours en dernier. On fait des progrès, mais c’est encore loin d’être gagné. Je comprends très bien. Quand on a peur, on se fait passer en premier. Ce n’est pas de l’égoïsme crasse ; quelqu’un en train de se noyer va toujours s’accaparer la bouée de sauvetage. Ça fait partie de la nature, mais aujourd’hui, il faut passer la bouée à des gens qui vont se noyer plus vite que nous.

Les commerçants se protègent en ce moment en n’acceptant que les cartes comme paiement. Plus d’argent cash, c’est fini. Donc, le pouvoir d’achat des personnes en situation précaire tombe à fucking zéro. Ils ne peuvent plus payer avec de l’argent cash, mais aucun n’a de carte de crédit ou de débit. Laissez-moi vous dire que la panique s’installe.

Je comprends qu’il faut protéger les commerçants, mais comment protège-t-on les gens sans cartes ?

Il faut que vous sachiez aussi que les ressources communautaires doivent en ce moment couper dans leurs services ou fermer de plus en plus. M. Legault, vous faites une super job, Mme Plante aussi, mais ils sont prioritaires. Le Refuge tient le fort pour l’instant, tous les intervenants et sa fantastique directrice France Labelle sont sur le plancher tous les jours. Nous sommes quand même très inquiets : la distanciation sociale est im-pos-sible à respecter dans les refuges.

Quand les gens de la rue tomberont malades, il ne faudra pas leur garrocher des roches comme si c’était eux qui nous apportaient la maladie.

Je vois aussi beaucoup de commentaires dans les réseaux sociaux de gens outrés que la SAQ soit considérée comme un service essentiel. Dans ma grande naïveté et mon désir de tout transformer en combat, j’ai arrêté l’alcool et la coke il y a 25 ans de façon extrêmement abrupte et j’ai bien cru que mon médecin allait m’arracher la tête. Je fais partie des chanceux, mais ça a passé à ça que j’y reste.

Arrêter d’un coup sans sevrage peut signifier la mort. On tombe en convulsions et on y reste. Ça arrive les fins de mois quand plus personne dans la rue n’a un sou, ou quand les étudiants reviennent d’une semaine dans le Sud dans un tout-inclus qui servait le rhum gratuitement. Les jeunes se croyaient obligés de boire tout le rhum des Caraïbes de 7h du matin à 3h du matin suivant. En rentrant de vacances, ils arrêtaient sec pour reprendre les études et boum, ils mourraient. Le sevrage médical et méthodique sauve des vies, beaucoup de vies, mais il faut être prêt, il faut être rendu là. Si on arrête parce que la société, notre famille ou qui que ce soit nous le demande, ça ne tient ja-mais.

Un kid qui suit un traitement sur la méthadone, ses sphincters peuvent lâcher s’il n’a pas son médicament. Ce n’est pas seulement la honte. La mort ou, s’il est chanceux, la rechute le regarde comme un serpent regarde gentiment un oiseau.

Passons la bouée à ceux qui vont se noyer avant les autres. S’ils mendient dans la rue, svp, donnez, et les commerçants, svp, prenez l’argent cash… avec des gants, tout va bien aller. On sera déjà différents et ce sera une excellente chose.