À peine un quart des Canadiens se sentent maintenant en sécurité quand ils font leurs achats dans une épicerie

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

La COVID-19 va probablement redéfinir l’épicerie de plusieurs façons. Avant la crise, peu de gens commandaient des aliments en ligne et de nombreux Canadiens se questionnaient sur les raisons d’acheter ainsi de la nourriture. Depuis le début de la crise, bon nombre de Canadiens qui n’ont jamais acheté de produits alimentaires en ligne le font maintenant.

L’expérience d’achat en magasin évolue rapidement pour répondre à de nouvelles normes. La plupart des épiciers ont réduit leurs heures d’ouverture pour offrir un temps de repos aux employés et permettre un nettoyage rigoureux des magasins, comptoirs et caisses libre-service. Certains établissements se munissent même de barrières de protection en plexiglas afin de protéger les gens en magasin. 

PHOTO TIMOTHY A. CLARY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’entrepôt de l’épicerie en ligne Fresh Direct, à New York

En effet, selon un récent rapport publié par l’Université Dalhousie, seulement 24 % des Canadiens sont à l’aise avec l’idée de faire l’épicerie ces jours-ci. Autrement dit, au-delà des trois quarts de la population canadienne considèrent la visite à l’épicerie comme un risque.

Alors, ne soyez pas surpris de voir les supermarchés devenir aussi propres qu’une salle d’opération dans un hôpital. Nouvelles normes obligent, plusieurs employés reçoivent même une prime salariale jusqu’en mai, du jamais-vu dans le secteur.

Les épiciers limitent également le nombre de personnes pouvant entrer en même temps dans leur établissement et incitent les clients à magasiner dans un temps limité. Les épiciers n’ont pas vraiment le choix. Il devient difficile d’offrir à quiconque une belle expérience client quand le consommateur se soucie avant tout de sa propre santé en visitant un commerce. Pendant des années, l’accent sur la salubrité des aliments s’appliquait surtout en amont de la chaîne, en transformation ou à la ferme. À l’ère d’un virus au potentiel mortel, plusieurs réalisent que les supermarchés représentent un risque important, et les Canadiens commencent à peine à le réaliser.

Commandes en ligne

Depuis le début de l’éclosion de cette maladie à coronavirus, 9 % des Canadiens achètent dorénavant des aliments en ligne pour la première fois, selon le même sondage de l’Université Dalhousie. Cela peut sembler minime, mais seulement 1,5 % de toutes les ventes de produits alimentaires se faisaient en ligne avant la crise. On assiste donc à un changement important. Même si tranquillement un plus grand nombre de Canadiens achetaient plus fréquemment des produits alimentaires en ligne, la COVID-19 va sûrement accélérer le rythme.

Aux États-Unis, certains changements se produisent déjà. Les téléchargements d’Instacart, de l’application d’épicerie de Walmart et de Shipt ont augmenté respectivement de 218 %, 160 % et 124 % la semaine dernière par rapport à l’année dernière. Un vent de changement incroyable souffle sur le secteur.

Comparé à d’autres événements perturbateurs dans nos vies, comme la tempête du verglas, les tornades ou les inondations, la COVID-19 diffère à bien des égards. Avec le temps, nous changeons nos habitudes. Et puisque la planète entière s’en trouve affectée, et ce, pour plusieurs mois, de nouvelles habitudes continueront de se créer.

Le temps fera son œuvre, forçant ainsi l’ensemble de la filière agroalimentaire à se métamorphoser.

Pendant des années, Amazon représentait la menace. Les distributeurs cumulaient les projets cybernétiques pour contrer la menace du géant américain. Par les temps qui courent, pour un nombre grandissant de Canadiens, l’achat en ligne n’est plus uniquement une solution pratique, mais plutôt une question de santé publique.

La COVID-19 est un puissant rappel de la fragilité de nos modèles commerciaux, surtout dans le secteur du détail en alimentation. Il en va de même pour l’industrie de la restauration. Les règles de gestion de risque et la façon dont a réagi l’interface entre les consommateurs et l’offre changeront à tout jamais.

Essentiellement, la COVID-19 a le potentiel de perturber l’industrie du détail alimentaire avec la même intensité que la révolution verte a bouleversé l’agriculture. La révolution verte a rendu l’agriculture facilement adaptable aux tendances modernes de la consommation alimentaire. Depuis le début de la révolution, dans les années 50, on compte 5 milliards d’occupants de plus sur la planète et le pourcentage de personnes en situation d’insécurité alimentaire a considérablement diminué. La révolution verte a rendu l’ensemble du secteur plus efficace, plus intelligent et plus immunisé contre les maladies redoutables et les autres menaces socio-technologiques potentielles. La révolution verte n’a pas été parfaite, loin de là, mais nous en avons tous profité en tant que consommateurs, que nous le reconnaissions ou non. Par différents moyens technologiques, la distribution alimentaire ne se veut pas parfaite non plus, mais elle deviendra plus conforme à notre réalité moderne.

Avec la COVID-19, nous pouvons voir la montée des cuisines fantômes (ce service de restauration conçu uniquement pour la livraison) dans les services alimentaires, permettant à n’importe qui de démarrer une entreprise de services alimentaires, virtuelle ou non. La création de micro-centres de distribution ou d’entrepôts fantômes pour soutenir les supermarchés et autres détaillants alimentaires redessinera l’architecture du secteur. Un vrai tsunami. Cela ne constitue pas nécessairement une mauvaise nouvelle en soi, mais les choses se passent très rapidement.

Au fond, les deux secteurs du service et du détail passent maintenant en mode fusion à grande vitesse pour servir un client en transition.

Cela ne signifie pas que les Canadiens cesseront de visiter les épiceries, les marchés de producteurs ou les restaurants de sitôt. Mais, dans cinq ans ou même avant, nous pourrions constater que 20 à 25 % de tous les aliments se vendent en ligne ou par le biais d’applications. Cela pourrait représenter 60 milliards de dollars de nourriture, comparativement aux 7 à 9 milliards de dollars actuellement.

Pour plusieurs, vendre et acheter de la nourriture en ligne relevait d’un concept farfelu. La COVID-19 est en train de tout changer.