Comme partout ailleurs, la crise du coronavirus frappe le Maroc. Les autorités annoncent que moins d’une vingtaine de cas de la maladie ont été confirmés sur le territoire (en date du 16 mars), dont un ministre.

Yvan Cliche Yvan Cliche
Fellow du CERIUM et ex-fonctionnaire à la Banque africaine de développement*

Le gouvernement y fait face, avec une série de mesures fort contraignantes, dont la suspension des vols de la Royal Air Maroc dans plusieurs pays, dont le Canada, la fermeture des écoles, le report d’événements sportifs et culturels.

Mais les Marocains doutent en effet de la capacité de leur pays à faire face à cette crise, nous indique le crédible magazine marocain Tel Quel (14 mars).

On séjourne dans ce pays en effet, et un constat émerge : le pessimisme qui habite la population de ce pays de quelque 36 millions d’habitant, bref de tous ceux qui n’ont pas le privilège d’appartenir au fameux makhzen, la caste qui dirige cette nation depuis les temps immémoriaux.

Ce pessimisme général se manifeste par des inquiétudes face à la baisse du niveau de vie, le marché de l’emploi, encore gangrené par du chômage, et de longue durée, mais aussi à propos de la gouvernance, soit la capacité des dirigeants de régler les vrais enjeux, dont la corruption, de manière transparente et inclusive.

Si bien que plusieurs observateurs envisagent déjà un taux de participation anémique aux prochaines élections législatives prévues en 2021, tellement profond est le manque de confiance populaire envers ses gouvernants.

Des progrès, mais les inégalités persistent 

Débutons par ce qui a progressé dans le pays : les infrastructures, notamment les routes, plus nombreuses, de qualité. Le tramway est maintenant fonctionnel à Casablanca, à Rabat. Le pays a pu construire une méga-centrale solaire près d’Ouarzazate, un succès. L’espérance de vie a monté, de même que le revenu par habitant, qui a doublé en 20 ans.

Le tourisme suit aussi une pente ascendante, dépassant les 10 millions de visiteurs annuellement ; Marrakech reste depuis des années une destination fort prisée par l’élite mondiale. Il existe une certaine liberté de parole et d’association, inconnue sous le règne précédent de Hassan II, père du roi actuel, Mohammed VI. Le régime politique est réputé stable.

Mais cette stabilité renferme, pour des yeux occidentaux, un fort relent de passéisme, avec une royauté héréditaire, qu’il est impossible de critiquer, avec de vastes intérêts économiques dans le pays, disposant de palais protégés comme des forteresses dans plusieurs grandes villes.

On voit cela et on se dit : sommes-nous bien au XXIe siècle, dans un pays à quelques kilomètres de l’Europe ?

Le Maroc reste un pays très inégalitaire, autant sur le plan social que territorial : les écarts de qualité de vie sont en effet vertigineux entre ceux qui peuvent se payer sans mal des voitures à plus de 100 000 $ et ceux qui ont à peine de quoi se mettre sous la dent ; et entre les villes et les campagnes encore menacées d’exode.

Cet écart de richesse affecte particulièrement les femmes et les jeunes. Résultat ? Le rêve d’émigration reste vif. Et ce sont souvent les meilleurs cerveaux qui partent.

Déjà, la France accueille plus de 1 million de Marocains, l’Espagne, 900 000, la Belgique, 700 000, etc. Au Québec, la communauté d’origine marocaine se chiffre maintenant à plus de 100 000 personnes. Malgré cette forte progression, le Maroc ne vient qu’au 50e rang des partenaires commerciaux internationaux du Québec. Du progrès reste à faire pour améliorer nos liens économiques et sociaux.

Signe de la dégradation sociale vécue par nombre de citoyens : le système d’éducation, fortement en deçà des normes minimales, et qui, au lieu d’agir comme un facteur de cohésion sociale, contribue aux inégalités, voire au chômage, les jeunes n’étant pas bien formés pour les besoins du marché du travail.

Citons la Banque mondiale (2019) : « Dans les zones urbaines, plus de 90 % de la pauvreté multidimensionnelle est due à des lacunes en matière d’éducation. […] La pauvreté rurale est principalement due au dénuement en matière d’éducation et au manque d’accès aux services de base comme l’eau et l’électricité. »

Avec une éducation publique laissée en friche et à la gouvernance défaillante, plusieurs parents sont forcés d’embaucher des instituteurs privés pour les enfants, après les classes de la journée, ce qui ampute un budget familial déjà serré.

Et devant cette dégradation de l’école publique surgit une abondance d’écoles privées, à la portée des mieux nantis. Ce qui accentue les écarts de richesse…

Mais dans ce pays où règne le bricolage avec peu, la débrouillardise, de nombreux citoyens, plus privilégiés, prennent les choses en mains. Via des associations, ces êtres vaillants lancent des initiatives, dans tous les domaines, au profit des femmes, des jeunes, des villages, de l’éducation, de la santé.

Cette société civile fait bouger les choses, agit contre l’apathie et la morosité, et c’est aussi avec elle que le Québec doit travailler, et offrir sa pleine solidarité.

* L’auteur revient d’un séjour au Maroc.