En réponse au texte de Vincent Geloso, « Oui, la prospérité fait le bonheur ! », publié le 3 mars.

Pierre Tircher Pierre Tircher
Doctorant en relations industrielles à l’Université de Montréal et chercheur en économie du travail

LISEZ « Oui, la prospérité fait le bonheur ! »

Mardi, Vincent Geloso a publié une lettre d’opinion dans laquelle il déclare tout de go que « la prospérité fait le bonheur ».

Pour appuyer les arguments qui articulent son raisonnement selon lequel il faudrait stimuler la croissance pour réduire le matérialisme plutôt que de viser la décroissance, l’économiste québécois a un réflexe a priori sain : celui de se reposer sur des travaux scientifiques sérieux.

L’objectif de ce texte est de mettre en garde contre les raccourcis intellectuels auxquels il se livre lorsqu’il manipule les études pour les intérêts de sa démonstration, au détriment de la rigueur scientifique.

Le lien entre richesse et bonheur

Par le truchement d’une étude publiée par deux lauréats du prix Nobel d’économie, M. Geloso tente d’associer sa réflexion à la grande crédibilité de ces chercheurs. 

L’économiste rencontre cependant un obstacle important : l’étude qu’il cite ne conclut pas exactement ce qu’il veut lui faire dire. En effet, dès la fin de leur introduction, les chercheurs contredisent le titre de M. Geloso en écrivant qu’« […] un revenu élevé améliore le sentiment de satisfaction envers la vie, mais pas le bonheur […] ».

Pour saisir toutes les nuances de cette citation, il est nécessaire de revenir sur les deux concepts de bonheur mis de l’avant par les auteurs de cette étude.

Le premier, balayé sans retenue par l’économiste dans son billet, est celui du « bien-être émotionnel » qui représente « la qualité émotionnelle de l’expérience quotidienne d’un individu […] qui rend la vie agréable ou désagréable ».

Le deuxième concept, fortement privilégié par M. Geloso, celui de la « satisfaction de vie », représente l’auto-évaluation de la personne sur sa vie.

En résumé, l’un permet de rendre compte du bonheur éprouvé au quotidien, l’autre correspond à une évaluation d’un individu sur sa vie. À aucun moment les auteurs ne hiérarchisent l’importance de ces concepts. Le choix de privilégier celui de « satisfaction de vie » s’avère être une opinion personnelle nullement basée sur des faits objectifs.

Or, ce choix n’est pas innocent, car il permet à M. Geloso de prélever les résultats qui vont dans le sens de sa démonstration en laissant commodément de côté un résultat important, celui selon lequel le revenu n’apporte pas réellement de bonheur au-delà d’un certain seuil. À partir de celui-ci, d’autres facteurs tels que les circonstances de vie prennent un poids plus important dans la capacité des individus à ressentir du bonheur.

Un tel résultat pourrait tout aussi bien être interprété comme une justification pour un contrôle des rémunérations excessives, puisque celles-ci ne font ressentir que marginalement du bonheur à leurs bénéficiaires.

Le matérialisme et la liberté économique 

En ce qui concerne l’étude sur le lien entre liberté économique et matérialisme, l’entreprise de destruction de nuances semble se répéter.

En effet, les auteurs avancent certaines hypothèses pour nuancer leur résultat quant au fait que les valeurs matérialistes soient moins prévalentes dans les sociétés libres économiquement.

L’une de ces hypothèses est que les pays où la liberté économique est moindre sont généralement plus instables et corrompus, ce qui mine la confiance des citoyens vis-à-vis de la capacité de l’État à subvenir à leurs besoins de base. Le matérialisme dans un tel contexte relève alors davantage d’un réflexe de survie élémentaire plutôt que d’un choix réellement déterminé par le niveau de liberté économique.

S’il me semble bienvenu d’avoir recours à la vulgarisation scientifique pour débattre de sujets aussi importants que la décroissance, ceux-ci doivent être abordés avec la complexité et la nuance qu’ils méritent.

Si ce n’est pas le cas et que l’un ou plusieurs postulats servant de piliers à une démonstration se voient contaminés du fait d’une rigueur scientifique discutable, l’ensemble de la réflexion devient alors également discutable.