Qu’est-ce que le Canada ? Alors que nos voies ferrées demeurent bloquées, lorsque les tensions politiques et sociales approchent du point de rupture et que les grands projets économiques sont suspendus ou annulés, on pourrait facilement rejeter la question comme étant une distraction philosophique.

Tasha Kheiriddin Tasha Kheiriddin
Collaboration spéciale

Mais ce n’est pas le cas. La question de savoir ce que notre pays représente et comment il se perçoit est au cœur même du conflit actuel.

Pour moi, c’est un vieux film. Pendant 40 ans, toute la culture politique du Québec et du Canada aussi a été monopolisée par les désirs opposés de préserver ou de démanteler l’État canadien. Les oppresseurs, c’étaient les Anglos ou, plus tard, « l’argent et le vote ethnique ». Je me souviens encore des enfants du quartier qui me poursuivaient, à l’âge de 5 ans, alors que je dévalais à vélo le boulevard Payer à Saint-Hubert, des cris de « maudite Anglaise ! » résonnant dans mes oreilles.

Deux référendums plus tard, le Canada et le Québec ont plus ou moins fait la paix face à leur droit mutuel d’exister. Le Parti québécois est devenu l’ombre de ce qu’il a naguère été, et bien que le Bloc ait refait surface, il est désormais bien plus un défenseur du Québec dans le Canada qu’un véhicule de séparation.

Mais cette ère plutôt difficile a eu de nombreux héritages. L’un d’eux était le coût d’opportunité : l’accent mis sur la question Québec-Canada signifiait que d’autres priorités politiques n’étaient pas traitées en profondeur. Et l’une d’entre elles était la relation du Canada avec les peuples autochtones.

ILLUSTRATION LA PRESSE

« Qu’est-ce que le Canada ? C’est tout simplement un pays d’opportunités pour ceux qui le souhaitent », écrit notre collaboratrice.

Devant l’inaction du gouvernement, les Premières Nations se sont tournées vers les tribunaux pour régler leurs différends, que ce soit au sujet des terres, des droits ou du financement. Les autochtones sont descendus dans la rue – ou sur le terrain de golf, dans le parc provincial, devant les développements immobiliers. 

Les affrontements à Oka, Ipperwash et Caledonia sont autant de cicatrices fraîches sur un vieux conflit : celui des structures et des priorités de l’État canadien par rapport à celles des sociétés autochtones précoloniales. Et au cœur de ce conflit se trouve la même question existentielle qui préoccupait les Québécois qui, en 1970, étaient encore irrités par la Conquête : qu’est-ce que le Canada ?

De nombreux peuples autochtones qui gèrent présentement les barricades considèrent aujourd’hui le Canada comme un État illégitime, dont la terre a été « volée » et dont le gouvernement a été imposé. 

Ils qualifient toute personne sans ascendance autochtone de « colon », qu’elle ait débarqué à Québec en 1640 ou atterri la semaine dernière à l’aéroport Pearson. Ce terme est peut-être l’un des mots les plus conflictuels pour entrer en conversation, car il érige immédiatement une barrière basée sur le sang, impossible à franchir par le dialogue ou même la réconciliation. En fait, la réconciliation n’est pas vraiment l’objectif : c’est la résiliation et le rejet du projet canadien. C’est nous contre eux.

C’est aussi une répudiation de ce que le Canada défend traditionnellement : un triomphe sur les épreuves d’un paysage impitoyable où les pionniers se sont forgé une vie et ont réussi à échapper à la pauvreté, la guerre, la famine ou à des structures de classe rigides. 

S’installer était considéré comme une chose noble, une chose courageuse. Aujourd’hui, cet acte est plutôt couvert de honte par ceux qui l’assimilent à la domination et à une « colonisation » en cours visant à opprimer les peuples autochtones.

Cela fait fi d’une des raisons fondamentales pour lesquelles les colons sont venus s’établir au Canada en premier lieu. Ce n’était pas pour opprimer les gens, mais pour extraire des ressources : des fourrures, du poisson, du bois, des minéraux et, plus tard, du pétrole.

Le Canada est devenu célèbre en tant que nation de bûcherons et de porteurs d’eau. Et bien que notre économie se soit diversifiée, les ressources sont toujours au cœur de celle-ci : des ressources qui, ironiquement, devraient finalement profiter aux sociétés autochtones qui ont vécu à leurs côtés pendant des milliers d’années.

Et il existe un nombre important de communautés autochtones qui souhaitent profiter de ces ressources. Vingt Premières Nations ont signé en faveur du Coastal GasLink, une entente qui aurait versé des centaines de millions aux collectivités qui en ont bien besoin. Quatorze nations voulaient participer au développement de la mine Teck Frontier pour les mêmes raisons. En seulement deux ans, selon l’Association canadienne des producteurs pétroliers, 399 entreprises autochtones ont fait affaire avec des exploitants de sables bitumineux en Alberta. Six pour cent de la main-d’œuvre de l’industrie pétrolière et gazière s’identifie comme autochtone. Selon l’Institut économique de Montréal, leur salaire moyen est de 150 000 $ par année.

La division qui alimente les manifestations auxquelles on assiste aujourd’hui ne se situe pas entre les « indigènes » et les « colons ». Elle se situe entre deux groupes représentés à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté autochtone.

L’un rejette le développement d’une économie industrielle, l’exploitation des ressources et le motif du profit, et utilise le « colonialisme » et la délégitimation de l’État canadien pour tenter littéralement de « fermer le Canada ». L’autre vise à poursuivre l’exercice de développement de la richesse, du développement industriel et de l’extraction des ressources qui ont servi le Canada pendant des centaines d’années, tout en veillant à ce qu’il soit partagé plus équitablement entre toutes les personnes vivant ici, y compris celles dont les ancêtres ont occupé le territoire avant la nation canadienne.

Qu’est-ce que le Canada ? C’est tout simplement un pays d’opportunités pour ceux qui le souhaitent. Et ceux qui le souhaitent doivent faire entendre leur voix. Aucun pays n’est parfait. Toutes les nations ont leur part de douleur et de honte. Mais la culpabilité ne sauvera pas un enfant autochtone de la pauvreté ni ne mettra fin à un avis d’ébullition de l’eau. La réconciliation se réalise mieux grâce à la prospérité ; une prospérité que tous les citoyens peuvent partager.