La culture de la prise en défaut : c’est la tournure que prend le débat public au Québec, en France et ailleurs.

Rachida Azdouz Rachida Azdouz
Psychologue et essayiste

À défaut de pouvoir éliminer physiquement nos contradicteurs, on les détruit symboliquement, en les marquant du sceau de l’anathème, et en faisant un usage abusif, frivole et perfide des accusations bâillon.

Pour ce faire, il suffit de plonger dans le bac de recyclage du web, à la recherche d’une déclaration maladroite, un like irréfléchi, une erreur de jeunesse, un égoportrait qu’une personnalité controversée leur aurait arraché lors d’une activité sociale ou encore leur participation comme panéliste aux côtés d’un personnage aux opinions jugées radioactives.

Le procédé n’est pas nouveau. J. Edgar Hoover, redoutable et redouté directeur du FBI pendant 48 ans, a accumulé des dossiers compromettants et tenu en laisse des personnalités publiques au-dessus de tout soupçon jusqu’à sa mort en 1972.

Francis Bacon, philosophe anglais né au XVIe et mort au XVIIe siècle est entré dans le dictionnaire des citations avec son fameux : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. »

Mais ne confondons pas tout : d’une part, le chantage, qui consiste à chercher à museler son interlocuteur sous la menace de divulguer des faits compromettants  ; d’autre part, la diffamation ou la calomnie, qui consistent à porter de fausses accusations, à dessein, pour nuire à un adversaire idéologique, l’invalider, le disqualifier et l’éliminer du débat public.

Ces derniers procédés sont illégaux et passibles de sanctions. Les victimes sont en mesure de se défendre et de rétablir leur réputation.

Les vrais problèmes sont ailleurs.

D’abord, dans la zone grise des demi-vérités que l’on distille, du doute que l’on sème et des certificats de bonne ou de mauvaise conduite intellectuelle, distribués à tort et à travers, des deux côtés du spectre idéologique.

Une fois les personnes déclarées infréquentables, le manque de courage politique des décideurs s’occupe du reste, faisant fi de la présomption d’innocence : tel organisateur d’événement annule leur participation, tel média considéré sérieux ne les invite plus, pour échapper aux menaces de désabonnement, aux commentaires incisifs, aux poursuites et aux frais d’avocat.

Indignation à géométrie variable

Le deuxième problème est l’indignation (et l’empathie) à géométrie variable : quand une personne dont on partage les positions est victime de ce genre de manœuvre, on dénonce la censure, on invoque le droit à la dissidence et l’éthique de la délibération. Mais on applaudit ou on détourne le regard quand l’individu visé appartient au camp adverse. À ce jeu-là, les deux courants opposés deviennent des arroseurs arrosés potentiels.

Il suffit d’examiner les pétitions et autres réactions qui suivent ce genre d’incident : la liste des signataires associés aux deux positions antagonistes est devenue prévisible.

On peut pourtant soutenir la liberté d’expression de son contradicteur sans endosser sa vision.

Le troisième problème est le détournement de la finalité même du débat public et du rôle des intellectuels dans ce débat. La pensée et les positions des individus évoluent avec le temps, surtout quand il s’agit de questions aussi complexes et fondamentales que le droit de mourir dans la dignité, la laïcité, la sexualité, les conceptions de la vie bonne, etc.

Évoluer, ce n’est pas parler des deux côtés de la bouche, se ranger du côté des gagnants ou retourner sa veste. C’est refuser de porter des œillères, de se fossiliser intellectuellement, de lire le monde qui nous entoure à travers une grille d’analyse unique, jusqu’à la transformer en dogme.

Plutôt que d’un fan club et de disciples qui récitent leur bréviaire, répandent leur bonne parole et les assignent à résidence idéologique, les intellectuels ont besoin d’espace mental pour douter, se rétracter si nécessaire et soumettre leurs intuitions à une diversité de grilles d’interprétation.

Mais comment y parvenir si tout ce qu’ils ont dit et écrit peut être déterré, se retourner contre eux, exciter leurs contradicteurs ou les faire excommunier par ceux-là mêmes qui les considéraient comme une source d’inspiration ?

Le quatrième problème est celui de la confusion entre le messager et le contexte dans lequel il est invité à livrer son message.

Par exemple, si on a besoin de se forger une opinion sur la possibilité d’élargir l’assistance médicale à mourir aux personnes souffrant de problèmes de santé mentale, il est compréhensible de vouloir éviter de convier un seul expert pour éclairer un public plus ou moins averti, surtout quand cette personne est campée sur une position (pour ou contre) ; il est légitime de vouloir bénéficier de deux ou trois éclairages, afin que le public ne soit pas impressionné par le statut de l’expert, au point d’accorder une valeur scientifique à ses positions morales.

Personne n’est neutre, mais certains intellectuels sont plus indépendants et moins associés à une chapelle idéologique que d’autres.

Cette option permet de ne pas exclure, ne pas diaboliser des personnes, sans toutefois accorder un pouvoir moral démesuré à un seul courant de pensée, surtout quand le public visé cherche à être orienté sans être infléchi.

Elle permet également de tenir un vrai débat contradictoire, avec ses mécanismes de régulation, axé sur les arguments et respectueux de l’intelligence du public.

Il peut arriver, dans des contextes très précis (public vulnérable, climat explosif, risque de dérapage incontrôlable, forum de discussion peu propice à la polémique, exigence d’apparence de neutralité), que la posture du messager nuise tellement à la cause qu’il défend ou à la réflexion qu’il est censé alimenter, qu’il devient plus sage de choisir un interlocuteur moins clivant, porté davantage sur le fond que sur la forme et qui attire l’attention sur son sujet plus que sur sa personne. Ce qui ne veut pas dire se tourner vers une personne beige, consensuelle et sans relief, incapable de nommer les tensions et les conflits.

Quand une telle situation se présente, il est important de l’évaluer avec doigté, diligence et scrupules, car elle est bien mince, la ligne qui sépare la sagesse de la lâcheté.