Après des années de critiques sévères à l’encontre du cours d’éthique et culture religieuse (ECR) et du constat alarmant qui s’en dégage, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) a enfin donné le coup d’envoi à la révision en profondeur du programme.

Nadia El-Mabrouk, François Dugré et Ferroudja Si Hadj Mohand
Respectivement des commissions scolaires de Montréal (CSDM), des Patriotes (CSDP) et de la Pointe-de-l’Île (CSPI) et plus de 40 signataires*

En tant que parents, nous ne pouvons que nous réjouir d’une telle initiative, et c’est dans le but de contribuer positivement à la discussion que nous venons de soumettre notre mémoire dans le cadre de la consultation publique lancée par le MEES.

Les raisons des écueils

Religion vient du mot religare, qui veut dire lier, relier. Effectivement, la religion lie les gens… à condition qu’ils soient de la même confession. Elle ne constitue pas un facteur de cohésion sociale dans une société diversifiée comme le Québec. Enseigner le contenu des religions pour favoriser le vivre-ensemble est donc une grave erreur.

Au lieu de miser sur la compréhension des valeurs communes, un tel cours ne fait qu’exacerber les différences.

En effet, les enfants apprennent à se voir comme des pratiquants, au lieu de se percevoir comme des citoyens. Là où Omar et Leila jouaient tout simplement avec d’autres enfants, avec ECR, ils sont devenus « des musulmans ».

Par ailleurs, le programme scolaire devrait transmettre des connaissances et non des croyances. Voici des propos rapportés par des parents de notre collectif : « Depuis qu’il a commencé son cours d’ECR, mon fils de 7 ans me pose régulièrement des questions relatives à la crucifixion : Comment meurt-on sur une croix ? Quelles sont les fautes qui peuvent conduire une personne à être crucifiée ? Si je ne suis pas gentil, est-ce que tu vas me crucifier ? » « En troisième année, mon fils est rentré un jour en m’expliquant que le monde avait été créé en sept jours : le premier jour, Dieu créa la lumière, le deuxième jour le ciel, le troisième jour la vie, etc. Pour lui, c’était vrai puisque c’est l’enseignante qui le lui avait dit. »

Une école laïque doit adopter une posture de neutralité face aux croyances ou non-croyances des individus et non pas une posture de reconnaissance et d’acceptation. Elle n’a pas à cautionner des dogmes et des mythes. Elle doit plutôt cultiver la pensée rationnelle et amener les élèves à développer leur jugement et leur capacité d’avoir une vision critique basée sur des faits. L’appel à la reconnaissance de toutes les pratiques religieuses contribue notamment à fragiliser les jeunes face à la montée des intégrismes religieux. En particulier, en banalisant des pratiques religieuses sexistes, on abandonne des petites filles à des pressions religieuses qui menacent leur droit à l’émancipation et leur épanouissement en tant que citoyennes à part entière.

Vers une refonte du cours d’ECR

Avant de se prononcer sur les thèmes proposés par le MEES dans le cadre de cette refonte, il s’agit de se questionner sur les finalités visées par le nouveau cours. Sont-elles en rupture avec celles du cours d’ECR, ce qui permettrait réellement de parler d’une refonte, ou bien s’appuient-elles sur les mêmes bases théoriques, auquel cas nous risquerions d’en arriver à une version 2.0 du même cours tant décrié ?

Selon les définitions des thèmes proposés par le MEES, il s’agirait d’un cours de citoyenneté avec un volet de développement personnel.

D’emblée, ce qui nous saute aux yeux dans le cadre d’un tel cours est l’absence du thème de la laïcité.

Le terme est même complètement absent des huit thèmes proposés, alors que le terme religion est lui bien présent. Nous nous expliquons très mal ce fait alors que la laïcité, qui encadre les rapports entre l’État et ses citoyens en matière religieuse, est maintenant reconnue comme une valeur fondamentale de la nation québécoise, inscrite dans la Charte québécoise des droits et libertés. De plus, la laïcité repose sur des principes tels que la liberté de conscience et l’égalité de tous les citoyens et citoyennes, qui devraient être l’assise du contenu « éthique » de ce cours.

Comment expliquer cette frilosité à parler de laïcité aux élèves ? Notons que le vide créé par l’absence d’un contenu pédagogique sur ce thème laisse toute la place à un contenu non contrôlé et provenant de sources diverses sur le sujet, principalement un contenu militant en opposition à la Loi sur la laïcité de l’État. À titre d’exemple, un document du site LesPlan Educational Services Ltd, une entreprise canadienne située en Colombie-Britannique, qui a été distribué dans une classe d’une école primaire sur le territoire de la CSDM, assimile la laïcité à une croyance. Nous ne pouvons accepter que nos enfants soient confrontés, à l’école, à un militantisme anti-laïque qui ne dit pas son nom.

Même si, parmi nous, plusieurs parents souhaiteraient que le cours d’ECR soit tout simplement aboli et que les heures soient redistribuées dans les matières essentielles ou dans les sports, nous ne pouvons que saluer l’initiative du MEES de former des citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs, notamment en lien avec le respect des autres, leur liberté d’expression sur les réseaux sociaux, le respect de l’environnement et le développement de relations sexuelles égalitaires. Cependant, les fondements d’un tel cours devraient être pensés à la lumière des principes qui sous-tendent la laïcité, socle du vivre en société, dont nous nous sommes dotés au Québec avec la Loi sur la laïcité de l’État.

* Signataires : Ali Kaidi, CSPI ; Fatima Aboubakr, Commission scolaire de Laval (CSDL) ; Mélanie Audet, Commission scolaire Sir-Wilfrid-Laurier (CESW) ; Stéphanie Baron, CSDM ; Inès Belhadjkacem, CSDM ; Céline Boisvert, Fédération des établissements d’enseignement privés (QAIS) ; Anie Boucher, Commission scolaire Harricana (CSH) ; Marie-Élaine Boucher, Commission scolaire des Affluents (CSA) ; Caroline Boucher, CSA ; Marie-Eve Brousseau, Commission scolaire des Découvreurs (CSDD) ; Cochise Brunet-Trait, Commission scolaire des Trois-Lacs (CSTL) ; Jacques Buteau, CSDM ; Dominique Caron, Commission scolaire de l’Énergie (CSE) ; Stéphanie Caron, Commission scolaire de la Rivière-du-Nord (CSRDN) ; Sébastien Chabot, Commission scolaire des Phares (CSDP) ; Hélène Da Silva, Commission scolaire du Fer (CSDF) ; Michel Derome, CSH ; Hakima Djermoune, CSDM ; Daniel Dulude, CSDM ; Philippe Dujardin, CSDM ; Lise Fontaine, CSDM ; Mathieu Fontaine, Commission scolaire des Sommets (CSS) ; Stéphane Gallant, CSDF ; Milène Girard, Commission scolaire du Lac-Saint-Jean-Est (CSLSJ) ; Christian Grenier, CSDM ; Johanne Harvey, Commission scolaire des Hautes-Rivières (CSDH) ; Fadhila Jebnoun, CSDM ; Amine Kochlaf, Commission scolaire Marie-Victorin (CSMV) ; Frédéric Lacroix, Commission scolaire de la Capitale (CSC) ; Christine Lauzon, Commission scolaire de la Vallée-des-Tisserands (CSVT) ; Yann Ménard, CSDM ; Caroline Morgan, CSMV ; Guillaume Paradis, CSDP ; Ginette Pelletier, CSPI ; Nuvia Perreau, CSDL ; Bertrand Plante, Commission scolaire des Premières-Seigneuries (CSDPS) ; Sylvain Plourde, CSPI ; Christian Sabourin, CSDM ; Vincent Saint-Aubin Emard, CSDM ; Byanka St-Jean, CSDF ; Nicolas Thériault, CSC ; Stéphane Tremblay, CSDH ; Mohamed Triki, CSDM ; et Johanne Villeneuve, CSDP