Au lendemain des Journées de la persévérance scolaire, voulez-vous savoir comment notre système d’éducation peut échapper un enfant ?

Fabrice Vil Fabrice Vil
Collaboration spéciale

L’histoire qui suit présente un exemple.

Kawhi*, 9 ans, et sa sœur Sarah, 11 ans, fréquentent l’école primaire Le Vitrail de la Commission scolaire de Montréal. Dans cette école alternative, le format des classes est atypique. La classe de Kawhi compte 42 élèves, accompagnés par deux enseignantes-tutrices. Ce groupe est séparé en deux pour les matières spécialisées, soit l’anglais, l’art dramatique et l’art plastique. À l’occasion de ces cours, des enseignantes spécialisées sont seules.

Selon les tests qu’il a effectués à l’âge de 5 ans, Kawhi a un quotient intellectuel au-dessus de la moyenne. Depuis son entrée à l’école, il connaît toutefois des défis au niveau de son apprentissage et de son comportement. Cette année, il entretient une belle relation avec ses deux enseignantes-tutrices.

Toutefois, un après-midi de janvier, Kawhi exprime à Véronique, sa mère, son découragement face à la dynamique des cours spécialisés.

Une affaire de pointage. À l’automne, les enseignantes des matières spécialisées connaissent des défis liés à la gestion de classe. Elles mettent donc sur pied un système d’émulation, qui encourage les comportements jugés positifs en leur attribuant des points. Le groupe obtient une récompense lorsqu’il atteint collectivement un pointage total donné.

De façon générale, le système semble améliorer le climat d’apprentissage.

L’un des hic, c’est que plusieurs des critères d’attribution des points, comme « bien travailler », « se mettre à la tâche » et « écoute » sont opaques et subjectifs. Autre hic : les enseignantes mettent en œuvre le système en affichant sur tableau interactif, au vu de tous les élèves, leurs noms, ainsi que les points qui leur sont accordés.

Kawhi est celui qui détient le moins de points parmi les élèves de son groupe. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Il tente même de copier le comportement de ceux qui sont le plus félicités par les enseignantes. « Je te jure, je les imite du mieux que je peux », dit-il à Véronique. En vain.

Puis, il lâche : 

« Je pense que j’ai moins de points parce que je suis noir. »

Kawhi et sa sœur Sarah sont métis. Leur mère est d’ascendance canadienne-française. Didier, leur père, est d’origine haïtienne. Véronique demande :

« Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Les élèves dans le bas de la liste sont noirs. »

On parle ici d’une perception, qui n’est pas partagée par la directrice de l’école et la conseillère pédagogique. Celles-ci affirment d’ailleurs que l’une des élèves détenant le plus de points est une fille d’origine haïtienne. À ce sujet, Sarah, en parlant avec sa mère, a posé l’hypothèse que le traitement réservé aux filles n’est peut-être pas le même que celui réservé aux garçons. Pertinente réflexion. J’ajoute que le succès d’un enfant ne signifie pas que la discrimination est inexistante.

Quoi qu’il en soit, un enfant souffre parce que le système d’émulation n’a pas l’effet escompté pour lui. Assez pour que sa mère communique avec l’école.

Le 15 janvier, elle aborde donc le sujet à l’occasion d’une réunion du comité de parents, à laquelle assiste la conseillère pédagogique de l’école. Le lendemain, Véronique communique par courriel avec les trois enseignantes concernées ainsi que la directrice de l’école, pour « échanger et trouver des solutions concrètes ».

Véronique souligne qu’elle comprend la difficulté vécue par les trois enseignantes en ce qui concerne la gestion de classe. Puis elle s’interroge sur la valeur pédagogique du système d’émulation, qui invite à la comparaison entre les élèves, en plus de nommer l’enjeu de racisme systémique que cette situation soulève.

Le 17 janvier, la directrice de l’école répond à Véronique, ouvrant la porte à une conversation au sujet du racisme. Elle confirme aussi que le système d’émulation a cessé d’être utilisé le matin même.

En fait, au terme de rencontres avec les enseignantes concernées, des améliorations au système ont été apportées, sans toutefois que son utilisation ne cesse. Les noms et les pointages ne sont désormais plus affichés. Compte tenu de l’amélioration du climat de classe, les enseignantes prévoient aussi de réduire le recours au système jusqu’à son arrêt total prochainement.

N’empêche que Kawhi, lui, est toujours démotivé et découragé. Il a toujours autant de difficulté à marquer des points.

Au lieu de placer les besoins de Kawhi au centre de la démarche, la directrice d’école a plutôt affirmé, lors d’une rencontre avec Véronique et Didier le 24 janvier, que les enseignantes ont eu beaucoup de peine en lisant le courriel de Véronique soulevant l’enjeu de racisme systémique. Selon la directrice, ce n’était pas leur intention.

Au gré des communications de part et d’autre, Véronique a observé peu de progrès au bénéfice de Kawhi, de sorte qu’elle a dénoncé l’enjeu le 16 février par l’entremise d’une vidéo transmise à la communauté des parents de l’école.

Une situation complexe, qui illustre que les inégalités prennent souvent racine dans des dynamiques subtiles.

Saluons le fait que dès que la directrice a été informée du problème évident que représente l’affichage des pointages individuels, des changements ont été apportés. De plus, l’équipe-école a reconnu les limites d’un système d’émulation et proposé que son recours devienne temporaire.

Mais sur le plan pédagogique, une faille de ce système subsiste : les critères d’octroi de points demeurent flous, à tout le moins pour Kawhi, et laissés à l’appréciation subjective de l’enseignante. L’élève, malgré ses efforts et sa bonne volonté, ne parvient donc pas à se sentir ni autonome ni compétent.

Un signe que le système d’émulation en lui-même fait défaut, parce que s’il génère des bénéfices pour la majorité, il ne comble pas les besoins des marginalisés. À quoi servent les systèmes d’émulation s’ils n’aident pas ceux qui ont le plus de difficulté ?

Depuis la dénonciation formulée par Véronique, aucun membre de l’équipe-école n’a rencontré Kawhi seul pour mieux cerner ses besoins. Le Vitrail doit pousser sa réflexion plus loin au service de l’éducation de Kawhi, qu’il soit noir ou blanc.

Cette situation met-elle en cause le racisme systémique ?

Jeudi, j’ai contacté la directrice afin d’obtenir sa version des faits. Elle m’a d’abord dirigé vers le responsable des relations de presse de la CSDM. À la fin de la journée, celui-ci m’a transmis la lettre envoyée le jour même par la directrice aux parents de l’école, à la suite de ma communication. Cette lettre contient l’extrait suivant : 

« D’emblée, nous tenons à vous rassurer qu’après vérification, aucune situation de racisme systémique n’a eu cours dans notre école de quelque manière que ce soit […]. »

Comment la directrice de l’école Le Vitrail, une institution publique, a-t-elle pu formuler une telle affirmation ? Comment le service des relations de presse de la CSDM a-t-il pu m’envoyer cette lettre, sans aucune gêne ? Après tous les débats publics parlant de racisme systémique ces dernières années ?

Personne ici ne suggère que Kawhi ait été intentionnellement pénalisé. Mais la dynamique ici, indépendamment du cas de Kawhi, sent le racisme systémique à plein nez.

Voici mes indices non exhaustifs : 

– Le racisme, comme le sexisme, est un phénomène de société présent partout dans le monde. C’est là, l’aspect systémique qu’on peine à saisir parce qu’il est à plusieurs égards intangibles. Le Vitrail n’y est pas imperméable.

– La croyance de la directrice qu’on puisse conclure avec certitude à l’inexistence du racisme dans un milieu donné.

– En corollaire, le déni de la directrice, qui favorise justement le racisme puisqu’on ne peut confronter un problème perçu comme inexistant.

– La littérature exposant les défis auxquels les élèves Noirs sont confrontés à l’école. Lisez notamment les travaux des professeurs Marie Mc Andrew et Jacques Ledent.

– L’ignorance apparente de la directrice de phénomènes humains comme des biais inconscients, qui peuvent conditionner le jugement des enseignantes et de la direction.

– L’attention particulière portée à la tristesse et les bonnes intentions des enseignantes dès lors que la question du racisme fut soulevée ; une manifestation de la notion de fragilité blanche documentée par la sociologue Robin DiAngelo (allez lire son livre).

Les personnes qui se méprennent au sujet du racisme souffrent parfois parce qu’elles ne savent pas comment traiter l’enjeu quand il est évoqué. Cela étant dit, la directrice de l’école a fait preuve de courage vendredi, lors de notre appel téléphonique, en annonçant une conversation à venir à l’école sur les enjeux liés au racisme.

De plus, les membres de l’équipe-école travaillent visiblement de bonne foi dans un contexte où les conditions de travail des enseignantes sont difficiles. L’école est aussi soutenue par une communauté de parents engagés, qui encouragent des progrès intéressants comme l’enseignement de l’histoire selon une perspective autochtone.

Mon texte ne vise pas à condamner l’école Le Vitrail. Mais à inviter à ce que nous fassions mieux, au service d’enfants comme Kawhi.

C’est le système qui nous régit qu’il faut tenir responsable. Je ne m’attends pas à ce que tout le monde connaisse les subtilités liées au racisme. Mais je suis outré par l’ignorance crasse des notions de base par les agents de l’État. J’ai l’opinion que ce sujet est traité avec trop de désinvolture par notre système, qui a pourtant la responsabilité envers tous nos citoyens, surtout nos enfants. À quand des avancées concrètes, ne serait-ce que des formations et de l’accompagnement obligatoires ?

C’est assez. Chère école québécoise, fais tes devoirs.

Les prénoms dans ce texte sont fictifs.